• Chapitre 17

    Chapitre 17


    Depuis qu'elle s'était levée ce Samedi là, Yoko agissait de manière totalement différente qu'à l'accoutumée. D'abord, son réveil eut lieu à huit heures et non à sept.

     

    Après sa toilette, la jeune fille enfila un tee-shirt et un jean. Le week-end, elle portait exclusivement une jupe longue et un chemisier. En dernier, l'adolescente alla prendre directement son petit déjeuner et l'avala en quelques bouchées sans se soucier le moins du monde si les élèves attablés autour d'elle causaient ou non du désordre. Ceux-ci auraient pu réciter un annuaire téléphonique ou entonner des chants de Noël, elle n'y aurait pas prêté attention.


    Après avoir achevé son repas, Yoko quitta avec précipitation le réfectoire sans prendre le temps de rapporter son plateau. Les cantinières s'occupant du service ce jour là s'en étonnèrent. Ce n'était pas le comportement auquel les avait habitué la vice-présidente du conseil des étudiants.


    D'un pas très rapide, la jeune fille sprinta presque jusqu'au portail tant ses pieds marchèrent vite. Elle se dirigea à la même vitesse vers la station de métro la plus proche et attrapa la première rame qui mènait à l'arrondissement de Shinjuku.


    En parvenant à cette destination, l'adolescente sortit dès que les portes commencèrent à s'ouvrir. Elle bouscula même un vieux monsieur qui la gênait pour passer et renversa un enfant assis à terre qui se servait de son téléphone cellulaire. Comme à l'accoutumée, les quais de métro étaient bondés par la foule. Yoko distribua des coups de coudes dans le dos de tous les usagers qui l'empêchaient de circuler à sa guise et remonta en surface. Elle descendit une rue et atteignit la gare la plus importante de son pays.


    Fatiguée par sa longue course, l'adolescente pénétra à l'intérieur à un rythme moins rapide et se dirigea vers le guichet d'accueil afin de s'adresser à l'employé derrière la vitre.


    - Le train qui vient d'Hirosaki arrive quand ? interrogea Yoko en ayant du mal à parler.


    - Je vérifie, répondit l'homme avant de consulter son ordinateur. Eh bien, je regrette mais il n'y a pas de train pour aujourd'hui de cette destination, mademoiselle.


    - Mais c'est impossible, protesta Yoko agacée d'être encore trop essoufflée pour se mettre en colère.


    - Je suis désolé mais nos horaires de train sont enregistrés dans le réseau informatique et il ne peut pas y avoir d'erreur, renchérit l'employé avec plus de fermeté dans son ton.


    Dépitée, Yoko se décida à aller s'asseoir sur l'un des bancs disposés dans une des nombreuses salles d'attente de cet endroit où transitait quotidiennement tant de monde. La jeune fille ne comprenait pas pourquoi les choses se déroulaient de cette manière. La personne avec qui elle avait rendez-vous lui avait dit arriver à Tokyo ce matin en provenance d'Hirosaki. Celle-ci s'arrangeait toujours pour prendre le train moins rapide et le moins confortable afin d'économiser son argent.


    Nerveuse, la jeune fille prit son téléphone cellulaire afin de relire son message. Ses doigts sélectionnèrent la boite de réception puis les messages sauvegardés. Pourtant l'adolescente l'avait tellement lu depuis la semaine dernière qu'elle connaissait le contenu par cœur. Ses yeux parcoururent une nouvelle fois le texte de son correspondant.


    Je viens de sortir. Je prendrais le train dès les cours de la semaine finis. Si tu veux des infos dessus, il commence à Hachinohe. A plus tard. Daichi.


    En terminant sa lecture, la jeune fille retrouva son sourire et toute son énergie. Elle se releva immédiatement et partit interroger à nouveau au guichetier avec ces renseignements. Cette fois, celui-ci put lui répondre plus favorablement et lui expliqua que le train tant attendu arriverait peu après neuf heures puis indiqua le numéro du quai.


    Malgré le fait qu'il restait au moins quinze minutes avant la venue du véhicule ferroviaire, Yoko se rendit tout de suite sur les quais. Durant l'attente qui la séparait de sa rencontre avec son visiteur, elle pensait à tous les moments vécus ensemble. Deux mois et demi s'étaient déjà écoulés depuis la dernière fois qu'ils s'étaient vus. Cela lui semblait si lointain. Autant de temps sans avoir pu voir son visage rieur, sans avoir pu entendre son rire bruyant, sans avoir pu sentir son corps contre le sien, sans avoir pu être rassurée par sa douce voix. Tout son être lui manquait terriblement.


    Quand le train arriva finalement en gare, s'arrêta et que ses passagers en descendirent, la jeune fille ne cessa de regarder partout autour d'elle. Soudain un garçon sortit à son tour du compartiment à l'endroit le plus éloigné d'où se trouvait la lycéenne. En l'apercevant, un sourire radieux illumina son visage. Elle courut aussitôt vers cette personne, s'agenouilla à sa hauteur et le serra très fort dans ses bras.


    - Daichi ! s'écria t-elle émue. Tu m'as manqué !


    Ce jeune garçon, répondant au nom de Daichi, devait avoir une dizaine d'années même s'il paraissait grand pour son âge. Une casquette noire mise à l'envers cachait ses cheveux, à l'exception d'une longue mèche bleutée qui lui barrait le front. Ses yeux marrons exprimaient une réelle joie de vivre. En se débarrassant de son épais manteau qui dévoila son tee-shirt et son short, il le posa sur son bras gauche.


    - Tu m'as manqué à moi aussi, neechan. Mais tu peux me lâcher ? J'étouffe !


    Relâchant donc la pression que ses bras exerçait sur le garçon, Yoko se releva et s'écarta un peu de lui. En sortant de la gare, ils conversèrent.


    - Tout le monde va bien à la maison, Daichi ?


    - Otosan est toujours aussi dingue et okaasan aussi sérieuse. Comme tu vois, rien ne change là-bas et je suis sur que ça restera ainsi jusqu'à ce que tu sortes du lycée !


    - C'est vrai, confirma Yoko en riant. Rien ne pourra les changer tous les deux !


    - Kaoru n'arrête pas de râler car il veut aller à l'école, continua Daichi amusé. Je parie que l'année prochaine, il râlera aussi pour cesser d'y aller !


    - Kaoru aime apprendre les choses, rappela Yoko d'un ton plus sévère. Je suis certaine qu'il adorera.


    - Aucun gosse n'aime l'école, affirma Daichi en secouant négativement la tête.


    - Tout le monde ne te ressemble pas, soupira Yoko.


    - C'est quand même pas motivant l'école du village, protesta Daichi avec ennui. Enfin toi, tu ne sais même pas ce que c'est !


    Yoko ne protesta pas. Comme toujours, elle culpabilisa en entendant l'argument de son petit frère. Leur famille s'était installée dans un minuscule village de campagne. La seule ville importante se situait à une soixantaine de kilomètres de lieu perdu et se nommait Hirosaki. D'ailleurs, la jeune fille était née là-bas et y avait vécu ses premières années. La municipalité du village avait donc décidé de scolariser les enfants âgés de six à onze ans dans une classe unique. De cette manière, l'institutrice se retrouvait livrée devant soixante-sept gamins répartis sur six niveaux scolaires et devait jongler avec les différents programmes et intéresser tous ses élèves tout en canalisant l'énergie de chacun.


    - Pourquoi les parents t'ont placé dans une école différente ?


    - Je ne suis pas dans leur tête, Daichi, répliqua Yoko en adoptant un ton sec.


    - Si tu avais fréquenté une école réservé aux enfants anormaux psychologiquement, j'aurais compris tout de suite, ajouta Daichi en s'esclaffant bruyamment. Mais pas cette institution privée réputée !


    Contrairement à son habitude ordinaire envers son frère où elle lui aurait flanquée une bonne claque au minimum et l'aurait traité de tous les noms pour cette niaiserie, Yoko ne le releva pas. La caucasienne ne voulait pas révéler pourquoi sa mère l'envoyait dans les meilleures établissements scolaires privés du Japon tandis que ses trois frères se contenteraient tous de l'école publique.


    La jeune fille se détestait elle-même pour ce lourd secret.


    Dix-sept ans plus tôt, sa mère, qui n'était pas encore sa mère, était une simple et ordinaire collégienne comme il en existait des millions à travers le monde. Son destin changea tragiquement du jour au lendemain. Un des professeurs enseignant à son école l'abusa. Il l'emmena à son appartement en lui proposant de l'aider à combler ses lacunes dans sa matière. Naïve sur la réelle nature des hommes, l'adolescente se rendit au rendez-vous. Au début, l'enseignant se montra courtois et aimable comme dans les moments où il se trouvait au collège. A la fin du cours, ce personnage sournois lui proposa de rester un peu pour discuter de son avenir. Celle-ci accepta. Ils parlèrent un peu puis l'homme lui demanda subitement de coucher avec elle. Passée le choc initial que la nouvelle lui procura, elle refusa. Celui-ci la força.


    Après cette triste journée, la collégienne n'osa pas raconter ce sinistre événemen. Issus d'un milieu très bourgeois, ses parents étaient des personnes très strictes et ne toléraient aucun écart dans l'existence. Elle essaya de croire le pire passé.


    La soirée ne fut que le prélude de son malheur.


    Quelques jours plus tard, le professeur qui l'avait violé la convoqua dans son bureau. Il lui réclama de coucher avec elle chaque Samedi. Celle-ci refusa. L'adolescente voulut fuir mais celui-ci était en position de force. Il la menaça de la dénoncer auprès du proviseur d'être une fille facile. Il ajouta même qu'il raconterait que c'était elle qui l'avait violé. La collégienne prit peur. Elle sut que sa famille ne lui pardonnerait jamais cette accusation. La parole de son enseignant aurait beaucoup plus de poids face à la sienne. Ses parents la chasseraient de sa maison natale et la malheureuse serait forcée de vivre seule dans la rue.


    Ainsi elle accepta.


    Ce triste et pénible sort dura un peu plus d'un an. Chaque Samedi, elle le rencontra et le laissa accomplir ses desseins malgré tout l'écœurement éprouvée par cette horrible besogne. Un jour, la collégienne se découvrit enceinte. La nouvelle la bouleversa totalement. Elle ne voulut ni porter l'enfant de son violeur ni le mettre au monde. Comme l'avortement coûta cher, très cher, l'adolescente se résigna à expliquer sa situation à sa mère. Celle-ci accepta de la pardonner et de la garder à condition d'avorter. La jeune fille accepta évidemment. Mais la femme qui lui avait donné la vie posa un autre impératif : elle devait effacer sa faute elle-même.


    En d'autres termes, payer l'avortement de ses propres deniers.


    Ne possédant même pas un sou, la jeune fille fut chassée de sa maison. On lui dit de revenir une fois le problème résolu. On ne voulut pas la garder au cas où le temps de rassembler l'argent nécessaire serait trop long. Le voisinage ne devait pas être au courant de son état.
    Yoko ne savait pas réellement la suite de cette histoire. Puisqu'elle était née, la caucasienne devinait que sa mère n'avait pu gagner assez d'argent pour empêcher sa naissance.


    Ce secret, elle avait entendu sa mère le raconter à son père peu de temps après leur décision de se marier et de vivre ensemble. Ceux-ci la croyaient sagement endormie dans son lit mais la petite fille avait eu besoin de boire. Depuis ce terrible jour, elle se demandait si sa mère l'aimait réellement et avait analysé toutes les situations lui permettant de tirer ses conclusions.


    Sa mère la forçait sans relâche à travailler dur alors que les autres enfants jouaient librement. Yoko avait interprété cela comme une punition. Mais elle l'aimait très fort, et encore plus depuis la découverte des rudes épreuves que la malheureuse femme avait vécu. Par contre, la fille ne lui disait jamais. La mère non plus. L'adolescente attendait que celle-ci le lui avoue un jour en premier. Pour cela, elle se forçait à repousser le plus loin possible ses limites intellectuelles. Yoko visait à obtenir la première place de chaque classement afin de tenter de capter une petite lueur de fierté dans le regard maternel.


    Au sein de sa propre famille, elle se sentait comme une étrangère. Malgré le fait qu'elle éprouvait beaucoup d'amour et de reconnaissance envers son père, Yoko avait toujours cette impression que celui-ci s'était uniquement sacrifié pour sa mère. Lors de traditionnelles réunions de famille, les gens vantaient ses frères de posséder un attribut de leurs parents. Elle, personne ne l'observait et ne la comparait.


    D'un geste machinal, la caucasiene entortilla ses doigts autour d'une mèche de cheveux. Tout son corps rappelait le violeur de sa mère. Aucun de ses parents ni de ses frères ne possédait des cheveux châtains comme les siens. Ni ses yeux verts gris. Ni ce fin et long nez. Ni ce teint légèrement bruni alors qu'elle ne s'exposait quasiment jamais au soleil. Ce visage entier ne ressemblait à aucun membre de sa famille.


    Elle était le vilain petit canard de la famille.


    - Qu'est-ce qui ne va pas, neechan ? s'écria Daichi en lui secouant le bras dont il tenait la main.


    Revenant à la réalité, la jeune fille se rendit compte qu'elle s'était perdue dans ses pensées pendant un bon moment puisqu'ils avaient quitté la gare et remonté au moins deux rues.


    - Je réfléchissais.


    - Tu mens, neechan, l'accusa Daichi. Chaque fois que tu te touches les cheveux, ça veut dire que tu es nerveuse et angoissée.


    - Je m'inquiétais à propos de mes examens qui approchent, mentit-elle en retrouvant le sourire.


    En son for intérieur, la jeune fille rangea au plus profond de son âme ses émois et se concentra sur la conversation en cours. Parler d'études se révélait le meilleur choix pour contrôler ses états d'âme.


    - C'est dans un mois, lança vivement Daichi incrédule.


    - Il n'est jamais trop tôt pour s'y préparer, reprit Yoko d'un ton sentencieux. Sans compter que je dois réviser sérieusement en Maths. J'ai tellement de mal avec les systèmes d'équations.


    - Tu ne penses donc à rien sauf à l'école ? soupira Daichi en baissant la tête, désespéré.


    - En parlant d'école, pourquoi es-tu monté à Tokyo ? continua Yoko beaucoup plus sévèrement. Tu ne dois pas te relâcher cette année. Par ailleurs, tu devrais aussi préparer ton examen d'entrée


    - Pour le collège public d'Hirosaki ? fit Daichi en pouffant de rire. Trop facile !


    - Il n'y a jamais rien de trop facile, Daichi.


    - Et puis, tu joues à la grande sœur sévère mais tu es trop contente de me voir, renchérit-il narquoisement. Ton petit frère adoré t'a terriblement manqué !


    - Même pas vrai, bouda Yoko en orientant la tête vers une enseigne de vêtements implantée de l'autre côté de la rue.


    - Ah bon ? fit l'écolier amusé. Alors pourquoi tu m'as serré très fort à la gare ? Pourquoi tu m'appelles au moins une fois par jour ? Pourquoi tu me laisses plein de messages chaque jour ?


    Les joues de Yoko s'empourprèrent davantage à mesure des arguments énoncés contre elle. Elle se décida à changer rapidement de sujet.


    - Pourquoi étais-tu si pressé de venir alors ? Tu es tout excité depuis Dimanche !


    - Eh bien, tu sais qu'on a plein de chaines à la maison ?


    - Je suis absente depuis trois mois, pas trois ans, soupira Yoko.


    - Et tu sais que otosan et moi adorons le tennis, hein ?


    Cette simple phrase sonna comme un puissant euphémisme aux oreilles de Yoko. Dire que son père et son frère adoraient le tennis avait la même valeur que l'affirmation proclamant que les chiens rongeaient des os.


    - Alors grâce à toutes nos chaines, on suit tous les matches de tennis du Japon quand ce n'est pas la période des grands tournois, reprit Daichi. Et la semaine dernière, c'était génial !


    - Pourquoi ?


    - C'était une rencontre de lycéens. Mais il y avait un joueur très costaud impressionnant ! Le match a duré plus de trois heures et il n'a jamais manifesté un seul signe de fatigue ! Et il avait une puissance de frappe formidable ! Même otosan n'en revenait pas !


    - Et tu es venu pour voir ce lycéen ?


    - C'est surtout parce qu'il est dans ton lycée que je me suis décidé à venir, précisa Daichi.


    - Vraiment ? s'étonna Yoko. Ce doit être Matsuda-kun alors.


    - Pas du tout, nia Daichi en secouant négativement la tête. C'est un joueur qui jouait pour la première fois. Il est de la même année que toi. Satsuma Rentarou il s'appelle. Tu le connais ?

     

    A l'évocation de ce nom qu'elle connaissait vraiment très bien, la jeune fille s'arrêta net au beau milieu du trottoir bloquant en même temps la circulation des passants. Celle-ci lâcha aussi la main de son frère qui s'en étonna et se retourna inquiet vers sa soeur.


    Si Yoko avait reçu un coup de poing ou une gifle, le choc ne l'aurait certainement pas été aussi surprise. Elle n'en revenait pas du nombre de fois où ce garçon s'immisçait dans sa vie. Certes, il ne le faisait pas exprès. Celui-ci cherchait seulement à vivre sa vie comme il l'entendait. L'adolescente ne pouvait pas lui en tenir rigueur. Mais ce genre de coincidences désagréables l'énervait au plus haut point. En plus, entendre des louanges à sur ses condisciples l'insupportait considérablement.


    - Qu'est-ce qui t'arrive, neechan ? s'inquiéta Daichi sans cesser de la fixer du regard. Tout va bien ?


    - Ce n'est rien, assura Yoko en reprenant la main de son frère. Allons-y.


    - Si tu le dis, concéda Daichi soucieux. Bon, tu le connais Satsuma Rentarou ?


    - Pas vraiment, mentit-elle d'un air évasif. On n'est pas dans la même classe et il suit des cours différents de moi. Je sais juste qu'il joue au tennis et est interne.


    - Il est interne ? s'écria joyeusement Daichi. C'est génial !


    - Pourquoi tu dis ça ?


    - Comme je passe le week-end avec toi, ça veut dire que je le verrais ce soir au diner.


    Yoko ne répondit absolument rien. Il fallut vraiment mieux qu'elle n'ait pas à formuler ses pensées oralement. L'adolescente sembla s'être subitement persuadée de l'existence de la télépathie car elle ne cessait de répéter des messages mentaux à l'intention de Satsuma en le suppliant de dormir à la maison de Sakumai.


    Vas avec Sakumai ! Vas avec Sakumai ! S'il te plait, Satsuma-kun, ne reviens pas à l'école avant demain soir ! S'il te plait ! Ne rentre pas ce soir !


    La caucasienne doutait fortement de ses capacités à endurer une soirée complète en compagnie de son frère et de Satsuma. Daichi ne cesserait pas de poser toutes sortes de questions à sa nouvelle idole et celle-ci lui répondrait. Elle servirait seulement de décoration tel un pot de fleurs dans une pièce.


    - J'ai faim, neechan, se plaignit Daichi.


    - Allons manger alors, résolut Yoko en lui souriant. Je connais un fast-food pas loin.


    Les deux enfants marchèrent d'un bon pas pour couvrir les cinq ou six rues qui les séparèrent de leur repas. Ils commandèrent chacun un hamburger et une grosse portion de frites avant d'asseoir une table proche de la porte d'entrée. Tous deux savourèrent la nourriture puis le jeune garçon choisit de revenir au thème précédent de la conversation et raconta point par point le match vu la semaine dernière.


    Pendant ce temps, la porte d'entrée s'ouvrit mais ni la sœur et le frère n'y firent attention. Soudain une voix dit assez fort :


    - On dirait qu'on parle de toi, Rentarou !


    - De moi ? Pourquoi on parlerait de moi, Tyro ? rétorqua une seconde voix beaucoup plus grave que la précédente.


    En percevant ces échos si familiers, Yoko se figea pratiquement sur la banquette où elle était assise. La jeune fille n'osa même pas se retourner dans le but de confirmer ou d'infirmer ses soupçons. Cependant ceux-ci se vérifièrent tous seuls car ces deux garçons les rejoignirent devant leur table.


    - Tu parlais bien de mon copain, gamin ? demanda Sakumai en s'adressant à Daichi.


    - Je racontais un match de la rencontre Ryogaku avec Konno, expliqua l'enfant. Je ne sais pas si Satsuma-sama est ton copain ou non !


    - Qu'est que je disais ? proclama Sakumai en donnant une grande tape dans le dos de Satsuma. Tu vois, petit, ta nouvelle idole, c'est lui !


    - Tyro ! tenta de protester Satsuma très gêné.


    Les deux adolescents et le jeune garçon effectuèrent les présentations. L'enfant se déclina sous le nom d'Uminaka Daichi et choisit de nommer aussi sa soeur qui restait toujours paralysée. Toutefois, dès qu'il l'eut dit son nom et son prénom, elle se sentit encore plus raide.


    - Tu es le petit frère de Yoko-chan ? fit Satsuma de son habituelle curiosité.


    La jeune fille ne pouvait plus rien changer à la situation. Ni revenir en arrière. Elle se résigna donc à pousser très faible hochement de tête en guise de réponse puis imagina mentalement les réactions des deux garçons. L'adolescente s'attendit aux moqueries sans fin de Sakumai et aux questionnements incessants de Satsuma.


    - Pourquoi tu ne portes pas le même nom que Daichi, Matsuda ?


    - Tyro, s'exclama Satsuma avec mécontentement. Tu ne dois pas te mêler de la vie des gens comme ça ! Les trucs de famille sont privés.


    - Je trouvais juste ça bizarre que Matsuda et Daichi n'aient pas le même nom, se justifia t-il.


    - Ce n'est pas si étrange, rétorqua Satsuma d'un ton ferme que Yoko entendait très rarement sortir de sa bouche. Il existe plein de gamins qui ont des noms différents de leurs frères et sœurs.


    Avec surprise, la jeune fille observa la scène. Elle pensait que Satsuma ne cesserait de l'interroger à ce sujet alors qu'il lui permettait de ne pas y répondre. Pourtant, celui-ci se montrait toujours curieux de tout. Il ne cessait pas de questionner les gens sur leurs activités ou leurs attitudes. Très souvent, ce comportement agaçait l'adolescente. Avec sa meilleure amie, celle-ci le surnommait l'insupportable gamin à lunettes.


    Quand l'échange entre les deux amis prit fin, Sakumai parla de tennis avec Daichi qui s'en enthousiasma. Satsuma demeura planté là à écouter mais sembla aussi observer Yoko. Cette perspective dérangea beaucoup la jeune fille.


    - Qu'est que tu regardes ? demanda t-elle avec agressivité.


    Un peu gêné, les joues du lycéen rougirent un peu.


    - Je … je te regardais … , confessa Rentarou difficilement. Je te trouve très belle avec tes cheveux détachés comme aujourd'hui.


    Sans laisser le temps à Yoko de revenir de sa surprise, il enchaina, le visage entier devenu aussi rouge que son tee-shirt :


    - Ce n'est pas que tu n'es pas belle les autres jours. En fait, je te trouve très belle aussi. Tu es aussi très mignonne. Mais je pense que tu es encore plus mignonne aujourd'hui. C'est tout.


    De plus en plus gêné par cet aveu, le jeune homme aux cheveux de jais se retourna vite pour cacher son visage d'écrevisse et reprendre calmement sa respiration.


    Durcissant les traits de son visage, Yoko n'apprécia pas du tout cette déclaration. Bien que celle-ci soit très confuse et ressemblante à n'importe quelle phrase que formulait Satsuma dès l'instant où il lui fallait exprimer ses sentiments, elle n'aima pas du tout. La jeune fille tâta ses cheveux du bout de doigts et se retint de soupirer. Sa mère avait raison de lui conseiller de les tresser chaque matin. Cela lui conférait un visage plus enfantin et éloignait les garçons d'elle. Pour cette même raison, la caucasienne portait toujours de très longues jupes pour éviter d'attiser leurs instincts de prédateurs.


    Cependant aujourd'hui elle avait voulu se vêtir et se coiffer comme à la maison. Pour Daichi ! Elle souhaitait être seulement sa grande sœur et oublier le temps d'un week-end les problèmes du lycée.


    - Yoko-chan ? l'appela Satsuma encore tout gêné.


    Émergeant de ses pensées, elle tourna la tête et croisa son regard derrière ses lunettes sombres. Elle n'aimait vraiment pas cet objet et pensait souvent qu'il devait être un lâche pour cacher son regard derrière.


    - C'est bon, intervint-elle en se détendant un peu. Tu n'as rien dit mal.


    - Je te remercie de ta générosité, murmura t-il en lui souriant puis en s'inclinant très bas du buste.


    Yoko ne put s'empêcher de sourire. Il se révélait tellement étrange encore une fois. Elle se demanda encore pourquoi son condisciple ne cessait de s'excuser sans arrêt auprès des autres alors qu'il n'y avait pas lieu. Sa mémoire lui rappela alors qu'il avait étudié auparavant des années à domicile et ne connaissait presque rien des usages en société.


    - Tu ne réponds pas bien aux déclarations d'amour, neechan, se moqua Daichi.


    - Ce n'est pas une déclaration, beugla Satsuma. On est juste copains !


    Sans s'en rendre compte, l'adolescent avait utilisé sa puissante voix. Aux premières loges, Yoko, Daichi et Sakumai crurent que leur système auditif était en train de se rompre. Même dans le fond de la salle, on entendit son puissant beuglement. Les clients et le personnel se retournèrent alors vers leur table.


    - Faut vraiment que tu apprennes à contrôler ta voix, Rentarou, lâcha Sakumai en se massant d'un geste lent les tempes.


    - Je suis désolé, s'excusa t-il confus.


    - Et moi qui pensait que personne ne pouvait rivaliser ma sœur en ce domaine, s'exclama Daichi bluffé.


    Pendant que les restaurant retrouva sa sérénité, les trois adolescents et l'enfant reprirent une conversation plus normale et moins dangereuse. Cependant Yoko eut la désagréable impression que Satsuma ne cessait de fixer sans arrêt son frère.


    - Satsuma-kun, qu'est-ce que tu as avec mon petit frère ? s'enquit Yoko d'un ton ferme.


    - Rien, répondit-il nerveusement. Je voulais juste savoir son âge.


    - Je viens de fêter mes onze ans, claironna le concerné avec amusement. Tu pouvais me le demander, tu sais !


    D'un air nerveux, Satsuma n'ajouta rien et se contenta de baisser la tête et de scruter le sol. Yoko se retint de lui demander sarcastiquement si la contemplation du carrelage avec une tâche de ketchup était à son goût. Brusquement, le lycéen géant se décida de lever la tête au bout de longues minutes quand la conversation fut repartie et interrogea Daichi.


    - Excuse-moi, Daichi-kun. Mais il y a une fille aux cheveux noirs et aux yeux verts dans ton école ?

     

    Si ça peut t'aider, elle a des cheveux magnifiques et soyeux ! Et ses yeux sont les plus beaux qui soient !


    En fournissant la description, son enthousiasme se manifesta et l'enflamma totalement. Cela n'échappa pas à Yoko qui n'accepta pas un tel intérêt pour une fillette. Par ailleurs, Sakumai s'étonna beaucoup aussi de l'attitude de son ami.


    - Il y a une, je crois, confirma Daichi un peu décontenancé par la question.


    - Et elle s'appelle Mayumi ? demanda immédiatement Satsuma.


    - Oh non ! Il n'y a aucune Mayumi à l'école, réfuta Daichi.


    Déçu, le grand adolescent ne dit plus rien. Pas un mot pour s'excuser ou se justifier de son comportement si peu commun.


    - Pourquoi tu cherches cette gamine ? Qui est-ce ? s'enquit Yoko d'une grande fermeté.


    - C'est ma petite sœur, révéla-t-il au bout de plusieurs secondes d'hésitation.


    - Tu as une sœur ? s'exclama Sakumai avec surprise sans se soucier des clients qui se retournèrent à nouveau vers leur table. Tu ne m'en as jamais parlé !


    - J'aime pas parler de ça, bredouilla Satsuma d'une voix mal assurée et très timide.


    Intriguée par cette histoire de petite sœur mystérieuse, Yoko désira en savoir davantage. Elle se souvenait avoir entendu à plusieurs reprises le garçon vanter les mérites de la famille. Pourquoi n'acceptait-il pas alors de s'entretenir sur la sienne ?


    - Moi, je trouve ça louche, annonça Yoko en adoptant un ton de suspicion, les mains croisées sous son menton. C'est vraiment bizarre ton attitude à chercher une gamine.


    - On … ma famille a été séparée quand nous étions petits, confessa Satsuma faiblement. Je n'ai jamais revu kaasan ni ma petite sœur depuis que j'ai fêté mes huit ans.


    Muette par l'horreur de cette révélation, Yoko baissa la tête. Quelle idiote ! En début de conversation, elle avait pensé de lui que Satsuma ne cesserait de la questionner pour connaître l'histoire de leur famille mais au contraire, il l'avait protégé. En guise de remerciement, la jeune fille le forçait à dévoiler sa propre histoire alors qu'il ne le voulait pas.


    Je suis une idiote. Pourquoi je cherche toujours à connaître les intentions des autres ? Il n'est pas un violeur de petites filles. OK. C'était étrange ses questions. Mais avais-je le droit de les lui poser ? Pourquoi je cherche toujours à tout savoir ?


    Dans son for intérieur, la caucasienne ressentit une profonde et sincère affliction pour son camarade. Si enfant, Yoko s'était retrouvée toute seule, sans sa mère à ses côtés, elle n'aurait probablement rien fait d'autre que pleurer. Elle en serait peut-être même morte de chagrin. Un instant, la jeune fille ferma les yeux et tenta de s'imaginer sans sa mère mais n'y parvint pas.


    - Je suis désolé, Rentarou, fit Sakumai d'un ton honteux en baissant la tête. Tu dois me trouver égoïste quand je critique mes parents et mes frères et sœurs.


    - Pas du tout, nia Satsuma en posant amicalement sa main sur son épaule. J'aime bien au contraire venir chez toi. Même si souvent, j'ai plus l'impression d'être au cirque que dans une maison.


    Pour toute réponse, le jeune homme aux multiples piques redressa la tête et éclata franchement de rire en réaction au commentaire de son ami. Soudain Yoko se leva énergiquement de la banquette.


    - Daichi, allons-y !


    - Quoi ? Déjà ? protesta t-il.


    - On avait prévu d'aller au bowling, tu te souviens ? expliqua Yoko en lui adressant un discret clin d'œil. Tu m'as même insisté.


    - Ah, c'est vrai, approuva Daichi en bougeant doucement le pouce pour répondre à sa sœur Mais j'ai une idée, neechan ! Si on proposait à tes copains de venir ?


    - Quoi ? Sakumai et Satsuma-kun ? Mais …., commença t-elle en simulant l'embarras.


    - On ne veut pas gêner, l'interrompit Satsuma.


    - Et puis Matsuda serait trop furieuse que je l'explose, envoya Sakumai moqueur.


    - Je peux te battre quand je veux, Sakumai, lui rétorqua Yoko agressivement. Si tu le penses, vous n'avez qu'à venir ! Mais on va vous pulvériser !


    - Dans tes rêves ! rigola Sakumai avant de lui tirer la langue.


    - Euh Tyro … je n'ai joué à ça, intervint Satsuma ennuyé.


    - T'inquiètes, Rentarou. Avec toi, c'est déjà dans la poche, assura son ami en lui tapant dans le dos.


    Grâce à cette feinte, Yoko réussit à se rendre au bowling en compagnie de son frère, de son pire ennemi et de l'ami de ce dernier. La jeune fille s'était doutée que Satsuma possédait trop fierté pour accepter de les accompagner et aurait pris l'invitation pour de la pitié suite à la triste histoire racontée plus tôt. Cependant elle n'avait pas pensé à la réaction Sakumai mais celui-ci se montrait trop imprévisible pour qu'on soit capable d'inventer des stratégies susceptibles de fonctionner avec lui.

     

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