• Chapitre 3

    Chapitre 3

     

    La vie d'un lycéen était très contraignante et répétitive mais Rentarou finissait par s'habituer progressivement. Il avait assimilé les principales règles à suivre comme ne pas déranger le groupe ni perturber la classe. En fait, l'adolescent solitaire se contentait de garder profil bas et de ne rien dire.


    Les journées étaient très longues et la dizaine de minutes accordée à chaque intercours lui paraissait durer une éternité. Il regardait toujours ses camarades de classe discuter et plaisanter tous ensemble mais n'osait jamais participer.


    Ce sentiment d'être tout seul au monde malgré tant de personnes autour de lui n'était pas nouveau. Il l'éprouvait depuis tellement longtemps que cela lui rongeait le cœur.


    En écoutant les conversations de ses camarades au rythme des différents jours de la semaine, le jeune homme avait réalisé que la majorité d'entre eux fréquentait un club au sein du lycée. Depuis son esprit réfléchissait à ce sujet et s'interrogeait sur un point important : rejoindre un club l'aiderait-il à s'intégrer au groupe et à se faire des amis ?


    En méditant à ces interrogations, le jeune homme s'était souvenu de Shiromiya Seiichi, ce garçon pâle assis à côté de lui qui l'intriguait tant. Celui-ci n'avait adhéré à aucun club exactement comme lui. Conformément à ses observations depuis le jour de rentrée, il n'adressait jamais la parole à personne.


    Au moins une à deux fois par jour, Rentarou essayait d'engager la conversation avec lui. Souvent, le jeune hommes aux cheveux de jais disait juste un bonjour en passant à côté de lui pour s'installer à sa place ou tentait de se renseigner sur son prochain cours quand il s'agissait d'un enseignement optionel. Chacune de ses tentatives de dialogues s'était soldée par un refus total de communiquer. L'adolescent aux cheveux ébènes ne répondait jamais à ses salutations et lui répliquait de se mêler de ses affaires quand il cherchait à connaître son cours suivant.


    Rentarou aurait tant aimé discuter de ses doutes et de ses problèmes avec quelqu'un mais il savait que cela lui était impossible. Le lycéen géant était seul au monde. Personne d'autre que lui ne pouvait ressentir sa douleur ni la comprendre.


    Pendant les dix premiers jours qui suivirent la rentrée, il se rattacha à cette croyance et continua à vivre chaque jour aussi misérablement que la veille jusqu'au moment où le jeune homme se rappela de cet ami partageant une situation analogue à la sienne.


    C'était Nobu, ce petit garçon sauvé autrefois d'un groupe de délinquants et protégé au fil des années. En récompense de sa loyauté indéfectible, il l'avait aidé à réussir l'examen d'entrée de son collège. Rentarou réalisa que son ami, son seul véritable ami, pourrait entendre ses doutes et ses tourments de son nouveau quotidien.


    Rentarou quitta le lycée vers quinze heures à la fin de son cours de Biologie, en s'arrêtant un court instant à la salle des casiers pour déposer son sac, et descendit le long de la rue sur une cinquantaine de mètres avant de s'immobiliser au milieu du trottoir.


    De l'autre côté de la rue face à lui se dressait un bâtiment ultramoderne presque entièrement couvert de fenêtres. En contemplant toute cette surface vitrée, il grimaça en imaginant les pauvres élèves et professeurs souffrant de la chaleur chaque fois que le soleil brillait.
    Après avoir traversé attentivement, le jeune homme se retrouva de l'autre côté et pénétra dans l'enceinte du collège. Celle-ci était fraiche et ombragée grâce à la présence de nombreux arbres plantés un peu partout le long des allées. Rentarou se dit que le parc devait être la partie la plus agréable et fréquentée lors de la période des fortes chaleurs estivales.
    Slalomant difficilement entre les collégiens qui sortaient de cours tel une marée humaine, le jeune colosse se demanda comment il pourrait retrouver Nobu. Soudain son esprit lui souffla d'utiliser son téléphone cellulaire.


    Je ne ressemble vraiment pas à un vrai ado, pensa Rentarou. Dans la cour, à la cantine ou même les couloirs, je les vois tous avec un portable mais ça n'est toujours pas un réflexe pour moi. En même temps, je n'ai que Nobu-kun en contact alors ça n'aide pas beaucoup …


    Détachant le téléphone de sa ceinture, Rentarou composa le numéro de son ami, le seul qu'il possédait, et attendit un court instant que son correspondant lui réponde :


    - Yo Rentarou-kun, clama jovialement la voix de Nobu. Ca fait un moment !


    - Comment sais-tu que c'est moi ? s'étonna Rentarou.


    - J'ai simplement lu ton nom en prenant l'appel, expliqua Nobu avant d'éclater de rire.


    - Alors tout se passe bien, Rentarou-kun ? demanda Nobu au bout de longues minutes de silence.


    Baissant la tête, le lycéen géant comprit immédiatement que son camarade savait déjà qu'il n'allait pas bien. Rentarou ne parlait jamais beaucoup à Nobu. Il attendait toujours que son ami ait deviné ses pensées.


    - Je suis dans la cour de ton collège.


    - J'arrive tout de suite !


    Il raccrocha aussitôt. Rentarou remit son téléphone à sa ceinture et attendit adossé contre un mur la venue de son ami. Nobu arriva à toute hâte, ses cheveux trempés plus en bataille que jamais, le visage dégoulinant de sueur, en tenue de sport, et s'arrêta net face à lui.


    - Désolé d'avoir trainé, s'exclama Nobu en haletant. J'étais déjà au vestiaire et comme le terrain de foot est au fond du campus alors j'ai du courir !


    - Vous jouez au foot en Education Physique ?


    L'adolescent se souvint encore de l'horrible séance du mercredi Matin où le professeur leur avait fait enchainer différents mouvements de gymnastique pendant deux heures pour lesquels il n'avait aucune coordination. Rentarou était tombé plusieurs fois à terre sous les rires d'une bonne soixantaine d'étudiants. Toutes les classes d'un même niveau d'étude étaient rassemblées pour les cours d'Education Physique.


    - Non, je me suis inscrit au club de foot, révéla Nobu.


    - C'est bien ? voulut savoir Rentarou satisfait d'aborder le sujet qu'il souhaitait sans le moindre effort de sa part.


    - Je suis incapable de marquer un but sans tomber à terre, je glisse tout le temps et mes maillots sont plus sales que si je nageais dans les égouts mais c'est génial, expliqua Nobu tout excité, les bras croisés à l'arrière de sa tête.


    Fronçant les sourcils, Rentarou ne l'avait encore jamais vu aussi débordant d'énergie. Depuis leur rencontre, il l'avait toujours connu apeuré et craintif. Nobu se comportait comme un chien battu, les yeux en permanence baissés et incapable de penser au lendemain. A présent, le voir si tonique et heureux lui faisait plaisir. Cela lui remontait aussi le moral. Les efforts fournis le long de l'année dernière à rattraper leur retard scolaire lui apparaissaient maintenant totalement justifiés et récompensés.


    - Je suis content que tu ailles si bien, dit Rentarou avec sincérité.


    - Et toi ? Comment tu t'en sors au lycée ? poursuivit Nobu. Tu as beaucoup d'amis ?


    Rentarou déglutit lentement un peu de sa salive. Ce n'était pas la question à lui poser. Comment avouer qu'il n'avait pas le moindre ami ? Le lycéen géant devait toutefois dire quelque chose. Nobu se comportait encore en enfant et le harcèlerait tant qu'il n'aurait pas de réponse.


    - Je … J'ai du mal un peu à m'habituer à la vie de groupe, admit Rentarou très hésitant.


    - Tu essaies au moins de parler aux autres ? s'enquérit Nobu en fronçant les sourcils.


    - J'essaie de parler avec les autres élèves de ma classe mais je n'arrive pas à les intéresser à moi. Ils me répondent à peine, confia Rentarou en détournant la tête pour fixer un immeuble.


    - Tu participes aux activités d'un club ? continua Nobu en croisant cette fois ses bras contre son torse. Faire des trucs ensemble, ça crée des liens, tu sais.


    - Eh bien, je ne sais pas quoi choisir pour commencer, répondit Rentarou qui se concentrait toujours à admirer l'immeuble.


    - Rentarou-kun, regarde-moi un peu, grogna Nobu. Je suis si petit qu'on me considère comme un écolier mais ils me laissent jouer au foot !


    - Je ne j'ai jamais fait de sport, en plus, rappela Rentarou.


    Cette évocation fit rigoler franchement son petit protégé. Du haut de son mètre quatre-vingt-un et de cette imposante musculature qui sculptait tout le corps de ce jeune colosse, le collégien se doutait que n'importe club l'accepterait. Malgré son ignorance des règles du jeu, son compagnon disposait d'une grande endurance et d'une force si étonnante qu'il aurait impressionné un boxeur.


    - Je suis sûr qu'il y a un domaine dans lequel tu seras très bon, assura Nobu. Au moins, fais un essai et tu verras ce que ça donne !


    Croisant les bras contre sa poitrine, Rentarou tourna la tête vers son ami. Il ne se sentit pas mieux de lui avoir parlé. Au contraire, le lycéen géant éprouva un mélange de sentiments très étranges : doute, appréhension, indécision, peur … Son cœur souffrait d'une grande confusion dans laquelle le jeune home ne parvenait pas à voir correctement ni à se repérer, un peu comme s'il se trouvait empêtré au beau milieu d'un vaste brouillard.


    - Tu vas essayer, Rentarou-kun, hein ? Tu vas essayer ? clama Nobu excité. Après tout, Rentarou-kun fait toujours tout bien alors tu vas réussir !


    - Nobu-kun, je ne fais pas tout bien, soupira Rentarou en s'écartant du mur sur lequel il s'était adossé pour poser sa main sur son épaule droite.


    - Mais Rentarou-kun est … , commença Nobu dont les yeux scintillaient.


    - Je vais y aller, Nobu-kun, le coupa sèchement Rentarou. J'ai un truc à faire.


    Serrant ses poings au maximum pour contenir sa colère, il salua brièvement son ami avant de quitter les lieux. Ce n'était absolument pas poli mais le lycéen géant ne pouvait pas se contrôler si ce sujet était abordé au cours de la conversation. Rentarou le savait très bien qu'il possédait une force et une intelligence incroyables mais n'acceptait pas les réfléxions faites à ce sujet. Ce corps entier, l'adolescent ne le supportait pas.


    Cet immense corps le rendait tellement différent dans une population aussi petite. Depuis un an et demi, Rentarou endurait les regards de chaque personne qu'il croisait ou presque où qu'il aille. Les douze premières années de son existence dans ce monde, sa taille était normale et ne différait pas beaucoup de celle des autres enfants. il se révélait même un peu plus petit qu'eux. Mais tout changea en entrant dans l'adolescence. Son corps se modifia grandement en l'espace de six mois et devint alors capable de dépasser celui d'un adulte. Ce corps était une hérésie supplémentaire pour lui : un moyen de le faire souffrir davantage. En plus de son existence fortement stigmatisée et marginalisée, la nature elle-même l'avait marquée pour accentuer sa différence vis à vis des autres.


    Rentarou s'arrêta brusquement face à un réverbère et contempla ses larges poings fermés. Il éprouvait une envie irrésistible de cogner dedans encore et encore pour oublier toute cette souffrance qui lui étreignait le cœur jour après jour mais le lycéen géant savait que cette idée était mauvaise. L'adolescent avait renoncé aux pratiques de son ancienne vie.


    De toute manière, cogner un objet ou une personne permettait d'oublier seulement quelques heures les affres de son existence mais celle-ci réapparaissait fatalement par la suite. Frapper devenait alors une véritable drogue. Il fallait cogner le plus de choses et de gens possibles afin d'être assez épuisé pour s'écrouler quelque part et dormir pour ne plus penser à ses actes et à sa condition pitoyable. Rentarou avait renoncé à adopter un comportement si lâche et inutile. L'adolecent s'était juré de de changer et d'apprendre à communiquer avec les autres plutôt qu'à distribuer des coups.


    De retour dans sa chambre, Rentarou s'était allongé sur son lit, les bras croisés contre sa tête pour la soutenir, ses pieds posés sur l'oreiller. Il fixait impassiblement le plafond blanc au-dessus de lui et réfléchissait à toutes les choses qui lui traversaient la tête.


    Normalement, il aurait dû se concentrer sur ses études et s'asseoir au bureau près de la porte où s'entassaient en pèle-mêle ses manuels, cahiers et autres documents et travailler dur. Après tout, le lycéen géant avait deux dissertations à remettre respectivement pour les cours de Japonais et de Biologie d'ici trois à cinq jours. Le jeune homme aux cheveux de jais devait aussi approfondir de nombreux points sur les cours de la semaine ainsi que préparer des fiches résumant ses différentes leçons.


    Mais il ne se sentait pas du tout dans son assiette. Rentarou ne cessait de penser à cette histoire de club et n'arrivait même pas à se décider lequel rejoindre. Ces clubs étaient en grande majorité sportifs à l'exception de ceux portant sur la calligraphie, la cérémonie du thé et l'harmonisation des fleurs, mais le jeune homme préférait encore passer ces trois années de lycée tout seul plutôt que de s'inscrire de pareils clubs.


    Le souci avec les clubs sportifs demeurait dans le fait qu'ils proposaient uniquement des jeux d'équipe et Rentarou possédait une personnalité qui appréciait bien plus le travail individuel. Il se débrouillait toujours mieux tout seul à réaliser une tâche qu'à la partager avec d'autres personnes. Or, le football, le basketball, le base-ball … Chacun d'eux se jouait en équipe.


    Tandis que son esprit restait concentré sur cet épineux problème, une rafale de vent souffla à travers la fenêtre entrebâillée de sa chambre et mit en désordre plusieurs papiers posés sur le bureau. Spontanément, il bondit hors du lit et se précipita pour la refermer. A ce moment, son regard aperçut de l'agitation à l'autre bout du parc. Apparemment, cela concernait une activité d'un club. le lycéen géant ne distingua pas correctement lequel à cette distance.


    Piqué par la curiosité, Rentarou décida d'inspecter cette partie du domaine de l'établissement dont il ignorait l'existence. Pour le moment, il avait déjà noté que le terrain de football se situait tout au fond du parc sur la gauche de la petite forêt tandis que celui de baseball se trouvait beaucoup plus près de l'entrée et les entrainements étaient visibles en passant sur l'allée principale.


    Quittant l'internat par la sortie de secours qui donnait directement sur le campus, Rentarou n'eut qu'à marcher tout droit avant de découvrir plusieurs courts de tennis étendus l'un à côté de l'autre. Tout autour, beaucoup d'adolescents s'entrainaient avec leur raquette en faisant des mouvements dans le vide tandis que quelques uns jouaient un match regardés par le restant, le nez collé contre le grillage.


    Demeurant au bord du secteur réservé au club de tennis, Rentarou contempla longuement ces tennismen qui disputaient un match. Un sourire traduisant un réel amusement se dessina alors sur son visage.

    ***

     

    Les yeux levés en direction de l'horloge accrochée au-dessus du tableau, Rentarou poussa un profond soupir d'ennui et de lassitude. Encore vingt minutes avant d'en finir avec toutes ces équations que leur expliquait Hashimoto !


    En temps normal, il écoutait toujours très attentivement en cours et prenait beaucoup de notes. Aujourd'hui, le lycéen géant se trouvait déjà à cent lieux de ces problèmes mathématiques. Depuis hier, son esprit s'était enflammé en découvrant les matches de tennis. L'adolescent rêvait d'y jouer aussi. Toute la soirée, le jeune homme aux cheveux de jais avait étudié à bibliothèque puis dans sa chambre les règles de ce sport et ses différentes techniques. C'était la première fois qu'il souhaitait aussi fort quelque chose pour lui-même et ce n'était pas du tout désagréable. Cela occupait tellement ses pensées qu'il avait mis de côté ses problèmes relationnels avec les autres et son désir d'intégration avec eux. A présent, il se focalisait uniquement sur un seul objectif : jouer un match de tennis.

     


    - Satsuma-kun ! aboya subitement une grosse voix tandis qu'un poing frappa sa table.


    Interpelé d'une manière si agressive, le jeune homme aux lunettes noires sursauta de surprise puis découvrit le visage furieux du professeur Hashimoto qui se tenait à quelques centimètres de lui.


    - Je … Excusez-moi, Hashimoto-sensei, bredouilla Rentarou en baissant le regard.


    - Je t'ai demandé pas moins de trois fois si tu connaissais la réponse au problème avant de venir jusqu'à toi, révéla Hashimoto en colère. Tu dormais ou quoi ?


    - Non, je ne dormais pas, assura Rentarou avec une grande hésitation. Je …


    Poussant un court soupir de désespoir, le professeur regarda sévèrement son étudiant et croisa ses bras contre son torse :


    - Tu resteras avec moi en retenue après le cours, décida t-il.


    - Mais je ne peux pas du tout aujourd'hui, paniqua Rentarou en réalisant que ses projets risquaient de tomber à l'eau.


    - Tu as quelque chose d'important à faire ? s'informa son professeur. Explique-moi donc cela et je pourrais reporter dans le cas échéant.


    Rentarou demeurant silencieux un instant. Comment avouer devant toute la classe qu'il était seulement pressé de se rendre à un magasin de sport afin d'acheter une raquette et d'autres accessoires pour jouer au tennis ? C'était très embarrassant. Par ailleurs, Rentarou douta beaucoup ce soit un motif décisif pour influencer son professeur à différer sa retenue.


    - Je dois retrouver un ami en ville, inventa Rentarou en évitant de croiser le regard d'Hashimoto.


    - Tu avais fixé rendez-vous avec lui ?


    Au début, l'étudiant ne comprit pas le sens de la question. Il réalisa ensuite que son professeur s'inquiétait probablement de laisser quelqu'un attendre après lui. Cela arrangeait parfaitement ses affaires.


    - On devait se retrouver au centre commercial de Nerima un peu avant seize heures.


    - Dans ce cas, je t'autorise à y aller, annonça son professeur. Ce serait très malhonnête et discourtois de ma part de laisser une personne attendre et se questionner par ma faute. Cependant ne pense pas être sauvé ainsi, Satsuma-kun. Je veux que tu viennes me voir demain après ton cours de Chimie et tu resteras deux heures de plus en retenue avec moi. C'est bien compris ?


    - Absolument, répondit Rentarou en inclinant sa tête. Je vous remercie beaucoup de votre générosité, Hashimoto-sensei.


    - N'oublie pas quand même je t'ai donné une retenue de quatre heures, ironisa celui-ci en levant ses yeux vers le plafond quand il eut tourné la tête.


    Suite à cet intermède pendant lequel l'adrénaline de Rentarou était montée au paroxysme, les dernières minutes du cours passèrent très rapidement. Quand la sonnerie retentit enfin, le jeune homme se dépêcha de ranger ses affaires et de sortir de classe pour aller déposer son sac à l'intérieur de son casier.


    Une fois sorti en ville, il se rendit au centre commercial le plus proche. Le lycéen géant esquissa un petit sourire d'amusement puisqu'il s'agissait de celui de Nerima, lieu qu'il avait sorti totalement au hasard à son professeur une demie-heure plus tôt pour justifier son absence à la retenue que celui-ci voulait lui donner.


    A l'intérieur de cet endroit immense où circulait des centaines de personnes, Rentarou se sentait perdu. Il n'avait encore jamais mis les pieds dans une pareille structure. L'adolescent n'avait d'ailleurs jamais fait de courses dans un magasin, excepté quand le jeune homme aux cheveux de jais accompagnait sa mère à l'épicerie ou à la boulangerie de son quartier lorsqu'il n'était encore qu'un petit garçon. Rentarou réussit à trouver un magasin de sport après avoir marché deux bonnes heures dans des galeries bondées de monde, pris plusieurs fois l'escalator et reçu bon nombres de coups dans le dos suite à des bousculades de clients très pressés.


    Quand il rentra à l'intérieur, l'adolescent savoura le silence et le calme qui régnait en ces lieux après avoir entendu sans cesse les cris de mères après leur progéniture, de pleurs d'enfants réclamant un jouet ou encore des annonces publicitaires passés via les hauts-parleurs du centre.


    - Puis-je vous aider ? demanda un vendeur en s'approchant de lui.


    Même s'il savait pertinemment qu'il était un véritable amateur en tennis et n'avait absolument connaissance du matériel technique à acheter, Rentarou possédait un défaut qui l'empêchait d'accepter l'aide du vendeur. Très fier, le lycéen géant détestait l'idée de dépendre des autres et de recevoir leur concours. L'adolescent aimait se débrouiller tout seul quand il entreprenait une action du début à la fin.


    Ainsi salua t-il le commerçant et le remercia de sa proposition puis la déclina très poliment. A présent, Rentarou chercha à travers les rayons celui consacré au tennis et étudia attentivement chacune des raquettes mises en vente.


    Ignorant les spécificités de chacune, il décida de choisir la plus légère. Le jeune homme aux cheveux de jais estima que ce pourrait être un avantage, surtout si un match durait longtemps. Il acheta aussi une vingtaine de balles et un rouleau de grip puis les fourra dans son sac à dos ainsi qu'un étui pour ranger sa raquette.


    Lorsqu'il ressortit du centre commercial, Rentarou alla s'asseoir sur un petit muret non loin de là. Une fois assis, l'adolescent dézippa délicatement l'étui et en sortit la raquette qu'il venait d'acheter.


    Caressant doucement le cordage, il se mit à le gratter frénétiquement. Rentarou décida de la tester. L'adolescent prit une balle et joua avec en la rattrapant, augmentant un peu la fréquence de rebond ou en la diminuant.


    S'exerçant toujours avec la balle, Rentarou songea que le tennis semblait assez facile pour le moment. Le cordage de la raquette donnait plus d'énergie en son centre et permettait de mieux la renvoyer selon la force que l'on employait.


    Sur le chemin qui le ramena au lycée, il continua à maintenir ainsi sa balle. L'utilisation de sa concentration pour cet exercice l'affranchissait de tous les doutes qu'il ressentait depuis maintenant plusieurs mois. C'était comme une libération.


    En rentrant, la première chose qu'il fit fut de se changer et de revêtir une tenue plus sportive. Il fourra quelques balles dans les poches de son short puis prit sa raquette ressortit de sa chambre.


    Mû par sa profonde fierté, Rentarou n'avait pas encore l'intention de rejoindre le club de tennis. Le jeune homme comptait bien tester ses capacités et les améliorer. Si les différentes victoires et réussites qu'il récoltait le laissaient quasiment indifférent, le lycéen géant ne supportait pas la défaite. Le fait de gagner et d'être meilleur que les autres ne lui apportait pas la moindre joie alors que face à l'échec, l'adolescent se sentait misérable et s'en voulait personnellement.


    Pour être à l'écart des autres adolescents, il s'était rendu à l'arrière des bâtiments où très peu venaient. Pourtant Rentarou trouva l'endroit particulièrement beau. Une petite forêt de chênes et d'hêtres avait été aménagée tout le long du mur d'enceinte jusqu'au terrain de football. Le lycéen géant nota également la présence d'un petit étang qui avait été creusé où croassaient des grenouilles. En se souvenant du descriptif que leur avait fait leur professeur titulaire le jour de la rentrée pour présenter leur nouvel établissement, le jeune colosse s'interrogea sur le sens du mot petit pour Hashimoto étant donné que le bassin en question devait correspondre à la moitié d'une piscine olympique.


    A présent, il se tenait face au mur, la raquette un peu inclinée vers le haut puis lança la balle et la frappa en direction de la paroi. Celle-ci rebondit vers lui avec plus de force mais Rentarou réussit à l'attraper en tendant sa raquette. Cependant le second rebond fut si fort et rapide qu'il tomba au sol en voulant l'avoir.


    Se relevant, il voulut ramasser sa balle mais réalisa qu'elle n'était plus là. Soucieux, Rentarou examina soigneusement l'herbe autour de lui mais celle-ci ne s'y trouvait pas. Son regard se posa alors sur la forêt et il comprit que l'élan de la balle avait été si important qu'elle n'avait pas pu s'arrêter en si peu de mètres.


    S'engouffrant au milieu des arbres, Rentarou pesta souvent à cause des racines multiples dans lesquelles il ne cessait de se prendre les pieds. Son attention se dirigea partout autour de lui mais le jeune homme aux cheveux de jais ne sut pas apercevoir sa balle. L'obscurité qui régnait sur cet endroit à cause de l'épais feuillage qui cachait la lumière du soleil ne l'aidait pas non plus.


    Au bout d'un moment, après avoir chuté plusieurs fois, déchiré son tee-shirt ainsi que ses mollets et mis plein de feuilles dans ses cheveux de jais, il se retrouva devant le mur d'enceinte recouvert d'un solide et rugueux buisson de lierre.


    Poussant un profond soupir qui résuma sa fatigue et son ennui, Rentarou comprit qu'il ne retrouverait jamais sa balle. Elle était sans doute perdue quelque part. Il décida de repartir lorsqu'un rayon de soleil passa près de lui en diagonale et repassa à côté de lui dans un angle opposé.


    Intrigué par le phénomène, il se retourna et baissa son regard pour apercevoir que le rayon tapait dans un objet sur le sol qui renvoyait la lumière autre part. Le jeune homme aux cheveux de jais s'agenouilla et découvrit une petite pièce de cinq Yens.


    Posant la main contre le mur, Rentarou se dit qu'il n'avait pas tout perdu au moins. Tout en mettant la pièce dans sa poche, le lycéen géant sentit que sa main posée sur le mur touchait un métal très froid. Il se releva pour examiner cette partie en détail et découvrit une cliche et un loquet apposés à ce mur.


    Dans la tête de Rentarou, les morceaux du puzzle s'emboitèrent très vite. C'était une porte qui devait déboucher à l'extérieur, sur une rue à l'opposé total de celle du portail. Son cœur s'accéléra à cette pensée. Il n'y avait probablement personne qui connaissait ou se souvenait de cette entrée. Elle était complètement recouverte de lierres et se confondait dans le relief du mur. Cela signifiait qu'il était capable de sortir et de rentrer à n'importe quelle heure, que le portail soit ouvert ou non. Cette fois, le lycéen géant crut que son cœur allait exploser tant l'organe tambourinait d'excitation dans sa poitrine.


    Lorsqu'il était passé au magasin de sport, en payant ses achats, Rentarou avait lu une publicité pour un centre de frappe pour les tennismen et joueurs de base-ball afin d'améliorer leurs techniques. Il avait regretté de ne pas pouvoir s'y rendre à cause de la limite de temps à respecter mais ce n'était maintenant plus un problème.


    Tirant son fidèle couteau suisse qui lui avait rendu tant de services d'une poche de son short, l'adolescent entreprit de couper une à une chaque branche. Habitué à se servir de son instrument, il travailla vite pour récolter un tas assez conséquent rapidement.


    Une fois son ouvrage achevé, il répandit ces branchages tombés au sol afin de ne pas attirer l'attention sur cet endroit même si peu de personnes passaient par ici. Le jeune homme aux cheveux de jais désirait protéger son secret le mieux possible.


    Ensuite il revint à la porte grise en métal et l'examina sous tous les angles. Rentarou remarqua ainsi que le verrou et la cliche permettant de l'ouvrir étaient rouillés tous deux. Par conséquent, l'adolescent avait besoin d'huile pour graisser ces mécanismes. Mais où en trouver ? C'était un lycée pour étudier l'algèbre ou l'histoire. Pas la mécanique ou le jardinage !


    En se creusant les méninges pour trouver une solution correcte, Rentarou se souvint que son professeur titulaire avait insisté sur le fait qu'il était strictement interdit à tous les étudiants de descendre les escaliers se situant à côté du réfectoire. Lorsqu'un interdit empêchait de se rendre quelque part, c'était pour dissimuler des choses importantes et précieuses, comme le matériel d'entretien par exemple.


    Doté d'une fougueuse énergie comme il n'en avait pas éprouvé depuis une très longue période, le lycéen géant sortit de la forêt et retourna à la cour en petites foulées. La suite s'avéra plus hasardeuse. Rentarou pénétra dans le bâtiment de vie scolaire et dépassa le réfectoire.


    Face à lui se dressait la fameuse porte interdite du lycée. Elle portait un écriteau où était écrit en grosses lettres : PASSAGE INTERDIT A TOUT ETUDIANT ! le lycéen géant se trouva stupide. Cet accès était sans doute fermé à clé. Cela aurait été plus sensé de renoncer à cette tentative très risquée. Mais en même temps, cela l'agaçait d'attendre deux jours pour pouvoir acheter de l'huile


    Inspectant le couloir, Rentarou attendit d'être parfaitement seul avant de poser sa main sur la poignée de la porte. Il clicha lentement osant à peine respirer tant sa nervosité était grande.


    Ô miracle ! La porte s'ouvrit sous ses doigts !


    S'engouffrant immédiatement dans cet espace ouvert, il referma ensuite la porte et sortit la petite torche électrique de sa poche puis l'alluma. En descendant les marches étroites de l'escalier en fer, l'adolescent se félicita d'avoir choisi de conserver ses précieux outils de survie qu'étaient son couteau suisse, sa torche et quelques autres objets bien pratiques alors qu'au moment de la rentrée, Rentarou avait pensé qu'il ne les utiliserait plus jamais.


    En arrivant en bas, il découvrit un véritable pèle-mêle de machines, d'outils, produits d'entretien, balais, serpillières et toutes sortes d'autres choses permettant d'assurer les services du lycée que Rentarou ne connaissait pas. En voyant l'étendue du désordre du local, le jeune homme aux cheveux de jais ne put s'empêcher de penser à Noda, le professeur de Japonais qui ne cessait de rappeler à ses classes l'importance de la propreté et de l'ordre et se demanda si elle connaissait l'existence de cette cave.


    A force d'avoir cherché dans le noir et la poussière, Rentarou obtint finalement ce qu'il désirait et remplit une petite bouteille d'eau vide grâce bidon d'huile découvert. Le lycéen géant remonta ensuite avec prudence en attendant bien de n'entendre personne pour apparaître dans le couloir puis partit à toute vitesse vers la forêt.


    Cependant en arrivant devant la porte secrète, Rentarou crut être victime d'hallucination en apercevant la personne qui semblait l'attendre adossée contre un tronc d'arbre.


    - Tu en as mis du temps, répliqua le jeune homme en ouvrant ses yeux bleus océan qui étaient fermés jusque là.


    - Shiromiya-kun … , murmura Rentarou très ennuyé. Que fais-tu ici ?


    - Je peux te retourner la question, fit Shiromiya d'un ton particulièrement hautain. Au fait, tu crois qu'au lycée, les professeurs ou même le proviseur connaissent cette porte ?


    - Sans doute, répondit Rentarou de plus en plus mal à l'aise.


    - Pourtant ce lierre me semble avoir été arraché. Pour preuve, j'ai trouvé beaucoup de branches de lierres à terre, reprit-il calmement. Je pense plutôt que cette porte était recouverte de ce lierre et a été oublié. Mais il semble que quelqu'un les a arrachée récemment.


    Rentarou se sentit de plus en plus embarrassé. Son interlocuteur possédait une grande capacité d'analyse et ceci l'embêtait beaucoup. Comment allait-il réussir à négocier avec lui ? Devrait-il renoncer à son secret sans avoir jamais véritablement profité ? Son moral était réduit à zéro maintenant.


    - Elle est étrange cette bouteille, s'étonna l'adolescent aux cheveux ébènes.


    Plongé dans ses pensées, le jeune homme ne l'avait pas vu s'avancer doucement vers lui et se pencher pour observer scrupuleusement sa bouteille d'huile.


    - Contient-elle de l'huile par hasard ? questionna t-il en se redressant.


    - Pourquoi je promènerais avec une bouteille d'huile ? fit Rentarou en haussant les épaules.


    - Cela expliquerait ta présence sur les lieux, expliqua Shiromiya. Selon mon raisonnement, je pense que tu as trouvé cette porte et l'a dégagé puis en voyant le verrou rouillé, tu es parti trouver cette huile. Ais-je tort quelque part ?


    Se mordant les lèvres, Rentarou ne savait pas du tout comment se dépêtrer d'une pareille situation. Shiromiya venait de démontrer rationnellement point par point chaque action qu'il avait faite. A quoi cela servait-il de mentir encore ?


    - Tu … tu as raison, dit finalement Rentarou lentement. C'est exactement ça.


    De très longues minutes s'écoulèrent durant lesquelles son interlocuteur ne prononça pas le moindre mot et ne fit même pas un geste. Rentarou eut l'impression que son cœur s'était arrêté. Mais il n'osa même pas parler lui non plus. Ses lèvres semblèrent être soudainement incapable de laisser échapper un mot.


    - Je ne dirais rien, annonça Shiromiya au terme d'un long quart d'heure de silence.


    - Vraiment ? fit Rentarou stupéfait.


    - Si quelqu'un parle de cette porte, la direction la condamnerait immédiatement. Puisque j'aimerais être capable de me promener en ville si je le souhaite, je ne peux pas faire cela.


    - C'est mon souhait à moi aussi, ajouta Rentarou dont le cœur s'était considérablement allégé.


    - Je m'en vais, décida Shiromiya d'un ton très sévère. Ne me suis pas. Nous ne devons absolument pas être vus ensemble.


    Observant son condisciple s'éloigner, l'adolescent souffla longuement comme s'il était resté en apnée tout le temps qu'avait duré cette conversation. Le lycéen géant se félicita de sa chance pour cette tournure inattendue dont cette scène s'était achevée. Su le jeune homme aux cheveux de jais avait été croyant comme sa mère, il aurait remercié chaleureusement la Sainte Vierge de cette heureuse conclusion.


    En attendant, il songea qu'il était plus que temps de remettre la porte en service avant de repartir. Le diner était déjà servi depuis une bonne heure et il avait encore des devoirs à faire par la suite.

     

     

     La vie d'un lycéen n'est pas simple du tout, pensa Rentarou, mais à présent, je sens que les choses vont devenir amusantes. Grâce à elle, je pourrais m'entraîner efficacement au tennis jusqu'au diner et étudier ensuite. C'est un étrange sentiment que j'éprouve actuellement mais je me sens si bien depuis que je veux jouer au tennis. Je ne veux pas perdre cette excitation de ce moment.

      

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