• Chapitre 5

     

    Chapitre 5


    - Rentarou ! Viens par là !


    Assis contre un mur, le plus près possible de la porte, un jeune garçon chétif releva la tête de son manuel de japonais grâce auquel il s'exerçait à tracer des kanjis et aperçut un petit groupe de cinq ou six écoliers d'une année supérieure à la sienne. Le petit frissonna en voyant qui l'appelait.


    Une peur terrible lui noua le ventre. Des larmes commencèrent à naitre de ses pupilles, cachées par ses lunettes de soleil. L'enfant fit de son mieux pour ne pas céder à la terreur. Il s'appliqua surtout à ne pas faire couler ces stupides marques de faiblesse sur ses joues. Impuissant, son regard ne fixa constamment qu'un seul membre de cette bande.


    Son ennemi le plus redoutable : Fukuda Kou.


    Depuis son entrée en maternelle, Rentarou n'avait connu que des brimades, des coups et des insultes de sa part. Cela n'avait jamais cessé. En fait, les choses avaient empiré jusqu'à cette année à l'école élémentaire.


    - Eh bien, c'est moi qui dois venir à toi maintenant ? cracha Kou avec mépris.


    En même temps, le bourreau leva la main pour la claquer sur la tête de victime. Certes, celle-ci était petite et faible. Mais elle compensait ces lacunes en se montrant particulièrement rapide. Dès que Rentarou aperçut le geste d'agression, il se jeta sur le côté et roula sur le bitume de la cour de récréation tandis que son assaillant tapa dans le mur de briques.
    En se relevant pour fuir, Rentarou se fit prendre dans le dos par un de ses acolytes. Celui-ci l'empêcha de partir en le serrant à la taille. Un autre garçon s'empara de son sort. Il le saisit par le col de son chandail et l'obligea à se coucher sur le sol. Un troisième comparse intervint ensuite et posa son pied droit, muni d'une basket à la semelle striée, sur son ventre.
    La douleur était horrible, insoutenable, mais le petit garçon lutta fort pour ne pas verser de larmes. Il savait par expérience que Kou et sa bande n'attendaient que ce spectacle où il se mettait à pleurer et à les supplier d'arrêter. Lors de sa première année en maternelle, le garçon avait appris vite ces règles. A l'époque, le petit ne cessait de crier, pleurer, geindre puis d'aller se plaindre à sa maitresse. Malheureusement, les pleurnicheries ne procuraient aucun sur la directrice ou les institutrices. Aucune n'intervenait. Elles étaient toujours occupées à surveiller d'autres zones de la cour. Naturellement, Kou et sa petite bande prenaient toujours soin à ce qu'aucun adulte ne soit présent quand ils attaquaient une de leurs proies. Rentarou avait ainsi appris à se taire et à refouler ses sentiments et la douleur.


    - Rentarou, c'est ton manuel pour apprendre les kanjis, hein ? s'exclama Kou en montrant le livre qu'il venait de ramasser sur le sol.


    Paniqué de voir son ouvrage entre des mains aussi dangereuses, Rentarou se maudit d'être si impuissant et se reprocha d'être incapable de se défendre. Il ne pouvait pas imaginer ce précieux livre détruit.


    - N'y touche pas ! hurla Rentarou horrifié. Kaasan a eu beaucoup trop mal à payer mes livres ! S'il te plait, Kou-kun, rends le moi !


    Kou arbora un vilain sourire narquois rien qu'à voir l'expression d'horreur de sa victime et à imaginer la tourmente intérieure que celle-ci devait vivre. Ainsi il donna l'ordre à ses comparses de maintenir leur proie au sol puis entreprit de déchirer page par page le livre en laissant chacune s'envoler au gré du vent.


    Muet d'horreur, Rentarou assista au massacre de l'ouvrage. Il pensa aux efforts de sa mère pour acheter toutes ses fournitures scolaires. Celle-ci avait dû effectuer tant d'heures supplémentaires et rentrer si tard le soir que sa petite sœur et lui avaient dormi plusieurs semaines chez leur baby-sitteuse.


    Contempler le résultat de tous ces sacrifices et tous ces efforts étaient en train d'être dispersés à travers la ville par le vent le rendait si malade qu'il en aurait presque vomi.


    - Rentarou, tu étais fier de ce livre, pas vrai ? lança Kou en s'avançant vers lui. Comme tu étais fier de dire que ta maman chérie t'avait offert un beau MP3 ! Comme tu es fier de porter cette belle chemise et ce superbe pantalon !


    Tout en parlant, le cruel enfant s'était abaissé et déchirait à l'aide de ses ongles, semblables aux griffes d'un cruel prédateur, la belle chemise blanche de sa victime et coupait un à un ses boutons.


    - Tu sais comment ta maman adorée paie tout ça ? continua Kou très émoustillé. Elle fait le trottoir !

     

    Les yeux de la jeune victime se remplirent de larmes malgré lui. Il n'arriva plus à les contrôler. Ces mots ... Ces émotions ... Cette haine ... Cela lui donnait une pénible sensation d'étouffement.


    - Toutes les nuits, ta maman que tu aimes si fort, elle se déshabille dans le lits d'un homme, parfois, souvent même, c'est plusieurs.


    Indifférent aux douloureux sentiments que le malheureux petit garçon éprouvait, Kou continua sa torture en retirant la ceinture qui attachait son pantalon et la tendit à son complice le plus proche. Celui-ci lui tendit alors un cutter avec lequel il prit soin de découper sa braguette.


    S'apprêtant à réaliser une nouvelle exaction, Kou se retrouva soudainement soulevé puis jeté à terre. L'élève de seconde année aperçut ensuite le reste de sa bande détaler comme des lapins. Toujours au sol, il se retourna et découvrit un garçon bien plus grand et fort que lui.


    - Pitié ! Pitié, Katsuo-sempai ! Je ne le ferais plus !


    L'aîné toisa d'un regard de mépris le jeune tortionnaire qui gémissait maintenant de terreur puis lui fit signe de décamper.


    - Ca va, Rentarou-kun ? demanda Katsuo en aidant ensuite la petite victime à se lever.


    - Oui, répondit-il d'une voix faible.


    Baissant le regard, le jeune garçon replaça correctement ses lunettes sombres sur son nez puis leva nerveusement la tête vers son sauveur.


    - Katsuo-sempai, tu ne diras rien, hein ?


    - Ce que te fait Kou-kun chaque jour est honteux, Rentarou-kun, s'exclama Katsuo en posant les mains sur les épaules du frêle garçonnet. Tu dois le dire !


    - Je ne peux pas, Katsuo-sempai, répliqua Rentarou en secouant la tête. Si j'en parle, les ennuis seront encore pires. Je ne peux pas en parler du tout.


    Quand l'école se termina, Rentarou sortit de sa classe en dernier, prétextant aider son institutrice à remettre de l'ordre, et rentra chez lui.


    En arrivant à son appartement, il eut l'agréable surprise de voir que sa mère l'attendait, occupée à préparer son goûter. Chaque fois qu'elle quittait son travail tôt pour rester avec ses enfants, son petit cœur se ravissait d'un immense plaisir. Au moins, cela lui permettait aussi de se reposer et d'oublier les soucis et le stress de sa vie. En même temps, le petit garçon se sentait aussi très mal en réalisant que l'argent rentrerait beaucoup moins. Par conséquent, sa mère devrait effectuer plus d'heures et plus de journées de travail à un autre moment.


    - Ren-chan ! cria subitement Asuka, sa mère, horrifiée. Que t'est-il arrivé ?


    Le jeune garçon comprit qu'elle faisait allusion à ses vêtements tous déchirés à la récréation de cet après-midi. Il garda son calme en posant son cartable près de l'entrée puis rejoignit sa mère.


    - Je suis tombé en jouant à l'école, mentit Rentarou.


    - Ren-chan, tes habits sont déchirés, rappela Asuka en s'accroupissant pour se mettre à hauteur de son aîné. Et ta ceinture a disparu ! Dis-moi la vérité !


    - Je suis vraiment tombé, kaasan, assura Rentarou en prenant un air indigné de ne pas être cru. Je jouais avec des copains dans le jardin de l'école et j'ai perdu mon équilibre. Alors je suis tombé dans des ronces !


    Tout en écoutant l'histoire racontée par son fils, la jeune femme ôta sa chemise et constata les marques que coups de pied qui s'étaient imprimées sur sa petite poitrine et causées de nombreuses plaies. Une d'elles saignait même encore un peu.


    - Ren-chan ! s'écria t-elle en caressant les blessures de la paume de sa main. C'est encore ces enfants qui t'ont attaqué, n'est ce pas ?


    Rentarou se mordit les lèvres. Il fallait inventer rapidement une histoire capable d'endormir sa mère où la situation serait plus horrible encore. Ces plaies sur son torse faisaient très mal, surtout en cours d'Education Physique. Comme courir, grimper à la corde à noeud ou réaliser des étirements. Cependant imaginer la décision que sa mère prendrait en révèlant la vérité lui causait une douleur plus terrible.


    - On va s'arrêter là, Ren-chan, décida Asuka d'un ton ferme. Je vais te changer d'école et d'inscrire dans le privé. Ils prendront bien plus soin de toi. Tu comprends ?


    Paniqué, l'enfant ne comprenait que trop bien le problème. Peut-être ne serait-il plus jamais maltraité par ses camarades mais sa mère devrait verser des frais de scolarité colossaux pour l'inscrire. Cela signifiait qu'elle augmenterait davantage son rythme de travail et qu'il ne pourrait plus la voir avant longtemps. Sa petite sœur et lui vivraient une longue période chez la baby-sitteuse jusqu'au remboursement total de leurs dettes.


    Rentarou le refusait catégoriquement. L'enfant voulait rester pour toujours avec sa mère qu'importe dans la situation dans laquelle se trouvait sa famille. Il aurait apprécié de dormir dans la rue comme un mendiant si celle-ci était à ses côtés. A chaque instant de sa vie, sa mère était son précieux rayon de soleil, la seule source de joie de son existence, et souhaitait ardemment la protéger autant qu'elle prenait soin de ses deux enfants.


    - En fait, kaasan, intervint Rentarou en baissant le regard. J'ai menti. Je … j'avais volé le livre d'un autre enfant pour lui faire une blague et on s'est battus quand il m'a retrouvé …


    - C'est réellement ce qui s'est passé, Ren-chan ? insista Asuka en fixant attentivement son rejeton.


    - Je ne te mentirais jamais, kaasan, s'exclama Rentarou avant de se blottir contre sa mère.

     

    ***

     


    - Kaasan … murmura Rentarou encore tout ensommeillé.


    La lueur du soleil entrant pleinement par la fenêtre de sa chambre, dont il avait oublié la veille de fermer les rideaux, acheva de tirer le jeune homme de son sommeil.


    Se redressant pour établir un bilan personnel des derniers événements, Rentarou songea que ce fut la pire nuit jamais passée. D'habitude, il se couchait tard et ses yeux se fermaient dès que sa tête touchait l'oreiller pour ne se rouvrir que le lendemain. Mais la nuit dernière fut totalement différente. Le jeune homme s'était réveillé chaque heure, trempé de sueur, à la suite d'un mauvais rêve. D'ordinaire, l'adolescent ne rêvait pas ou plutôt son esprit ne se souvenait jamais de ses songes. Ce n'était pas si mal en fin de compte. Chacun des rêves de cette nuit constituait un douloureux souvenir de son enfance soit avec les problèmes financiers de sa mère soit par les pénibles traitements de Kou.


    En repensant au cours de la veille au laboratoire, il estima le phénomène parfaitement normal. En quittant les bancs de l'école, le lycéen géant avait très vite refoulé toutes les images négatives vécues là-bas mais celles-ci n'avaient jamais disparu. Sa mémoire n'oubliait jamais rien. Ainsi en recroisant son vieil ennemi hier après-midi, un flux violent de souvenirs étaient remonté et avait déferlé dans son esprit durant tout le laps de temps qu'avait duré son sommeil.


    Que faire ?


    Toutes ses interrogations, tous ses doutes éprouvés depuis hier se résumèrent en ces deux simples mots. Il se sentit totalement désarmé et impuissant face à sa position actuelle.
    Comment serait-il capable d'assister aux cours de Chimie comme à ceux de Japonais ou de Mathématiques en étant sûr qu'il ne sauterait par dessus la table pour casser la figure de son ancien bourreau ? Rentarou songea combien son ancien bourreau était devenu petit par rapport à lui. Son ennemi devait mesurer approximativement un mètre soixante-huit. Cinq centimètres environ de moins que Shiromiya, avait-il pensé. Soit une taille normale pour un japonais. Toutes ces mesures indiquaient clairement que Rentarou dépassait son ancien agresseur de douze centimètres. Cela aurait été si facile de lui apprendre une petite leçon.
    Comme il aurait ressenti un immense bien-être à administrer une correction à ce garçon qui s'était chargé de l'humilier pendant plusieurs années ! Rien que l'idée en elle-même l'amusait énormément !


    Brusquement, Rentarou secoua vivement la tête avant de se donner une forte gifle qui aurait mis à terre un adulte. Devenait-il fou ou inconscient ? Avait-il oublié son serment en entrant au lycée ? Le jeune homme aux cheveux de jais avait juré de ne plus jamais utiliser la violence. Surtout dans le cadre d'une vengeance. C'était un jeu mesquin et stérile causant davantage de torts et créant bien plus d'ennuis au lieu de résoudre un problème.


    A présent qu'il avait retrouvé ses esprits, Rentarou se demanda toujours comment gérer cette situation délicate sans trouver de solution correcte. L'adolescent décida alors de se lever et se souvint qu'aujourd'hui était Samedi, premier jour du week-end. Cela signifiait que le portail de l'établissement restait ouvert du Vendredi Soir au Lundi matin et donnait la permission aux internes de sortir et de rentrer à n'importe quelle heure.


    Ramassant en vitesse un short et un tee-shirt qui trainaient sur le sol, Rentarou entreprit de se déshabiller en retirant d'abord sa chemise. le jeune homme grimaça en réalisant qu'il s'était endormi sans retirer son uniforme. Sa mémoire lui rappela que le linge sale des internes étaient nettoyés par le personnel de son établissement scolaire. cependant le propriétaire légitime des vetêments devait ensuite les repasser. L'adolescent aux lunettes sombres se promit à l'avenir d'essayer d'être plus soucieux avec ses affaires sans se souvenir du nombre d'habits qui gisaient déjà sur le parquet de la chambre.


    En fermant ses baskets à scratches, une alarme retentit dans son esprit : la retenue donnée par son professeur titulaire. Il ne s'y était pas rendu !


    Portant la main à ses lèvres, Rentarou avait un sale goût dans la bouche à la perspective d'avoir renié son engagement. Son professeur avait cru à son mensonge et s'était montré conciliant en l'autorisant à réaliser les projets qu'il avait préalablement établis. Or, le lycéen géant le trahissait en oubliant de se rendre à sa retenue. Son enseignant devait maintenant le considérer comme une personne égoïste et sans morale.


    Évitant de croiser le regard de sa mère, Rentarou songea combien celle-ci aurait été déçue d'apprendre que son fils manquait à ses engagements et se résolut à corriger cette lamentable erreur.


    Avant de quitter sa chambre, il prit une autre tenue de son uniforme, celle là soigneusement plié, et la passa sous son bras et se rendit jusqu'au bâtiment des cours. Le lycéen géant fit un court arrêt dans la salle des casiers pour enfiler sa chemise au-dessus de son tee-shirt et son pantalon par dessus son short. Ce n'était ni confortable ni pratique de marcher dans un tel accoutrement mais au moins il portait son uniforme.


    Quand il eut traversé tout le bâtiment et monté jusqu'au troisième étage, Rentarou attendit un long moment devant la porte du bureau du professeur Hashimoto. D'abord le lycéen géant ne fut pas certain que l'enseignant serait là un week-end mais craignit surtout sa réaction.
    Et s'il se montrait furieux envers lui d'avoir séché sa retenue ? Et s'il lui causait plus d'ennuis ?
    Rassemblant finalement son courage, Rentarou leva son poing et frappa timidement contre le bois de la porte. Presque aussitôt, le locataire du bureau l'invita à entrer. En pénétrant dans le local, il remarqua que celui-ci semblait corriger des copies.


    - Bonjour Hashimoto-sensei, le salua Rentarou en s'inclinant. Je ne voulais pas vous déranger mais je tenais à m'excuser pour hier.


    - Pour hier ? fit le professeur de Mathématiques en levant les yeux vers son étudiant, très étonné.


    - J'ai séché la retenue que vous m'aviez donnée la veille. En plus, vous aviez la gentillesse de la reporter pour me permettre de sortir, compléta Rentarou d'un ton d'embarras. Je suis vraiment désolé de ne pas avoir mérité votre confiance, Hashimoto-sensei.


    - Je ne comprends pas un mot à ce que tu me dis, Satsuma-kun, avoua Hashimoto troublé.


    - Mais …


    - Je le sais très bien que je t'ai donné une retenue hier, reprit-il en croisant ses mains l'une dans l'autre, mais hier Hiroaki-san est venu m'attendre à la fin de mon cours pour me signaler que tu avais quitté sa salle et qu'il était possible que tu ne viennes pas.


    A son tour, Rentarou ne comprit plus rien du tout lui non plus. Qui avait pu prévenir son professeur de son absence ? Et pour quelle raison ? D'abord qu'il était cet Hiroaki ?


    - Hiroaki-san ?


    - Je veux dire Masami-sensei, corrigea Hashimoto.


    - Masami-sensei a fait ça ?


    Cette fois, le jeune homme ne comprit plus rien à la tournure prise par les événements. Pourquoi son professeur de Chimie avait décidé de lui venir en aide ? Il ne lui avait strictement rien demandé.


    - Hiroaki-san m'a d'abord dit que tu étais souffrant et que tu étais parti à l'infirmerie puis a fini par m'avouer que tu étais parti en colère de la classe et a jugé qu'il était plus sage de te laisser te calmer plutôt de te forcer à contrôler ta colère.


    Baissant la tête, l'adolescent ressentit une forte honte lui brûlant les joues. Il n'apprécia pas de constater que ses professeurs avaient remarqué son irritation. Le lycéen géant avait pourtant essayé de la cacher de son mieux et son mensonge utilisé comme prétexte lui avait semblé parfaitement crédible.


    - Tu es bien silencieux, observa son professeur en fixant son étudiant.


    - Vous avez eu pitié de moi ?


    Sous les étroites lunettes sombres, ses yeux exprimaient à la fois la colère et la douleur. Rentarou ne supportait pas d'être considéré comme quelqu'un de faible. Il avait aussi en horreur d'être plaint et était mal à l'aise d'apprendre que ses professeurs parlaient de lui sans jamais savoir ce qu'ils pensaient réellement de sa personne.


    - Ce n'est pas de la pitié, Satsuma-kun, réfuta Hashimoto. En tant que professeurs, nous sommes tenus de prendre soin de nos étudiants. Notre rôle ne se limite pas seulement à vous transmettre un enseignement mais aussi à vous écouter chaque jour, à vous aider et vous conseiller dès l'instant que vous avez un problème auquel vous ne pouvez pas faire face.


    En laissant sa tête se poser contre le dossier de son fauteuil, le professeur de Mathématiques fixa attentivement son élève et reprit :


    - Évidemment beaucoup d'entre nous oublient souvent cette mission mais moi-même la considère comme fondamentale. Comme Hiroaki-san. C'est pourquoi nous aimons discuter de nos étudiants ensemble afin de mieux les comprendre pour les aider ensuite du mieux possible.


    - Hashimoto-sensei … , murmura Rentarou.


    Tout en écoutant ce discours, le jeune homme garda son regard baissé pour ne pas croiser celui de son professeur. A l'exception de sa mère et de Yushima, aucun adulte ne lui avait jamais parlé une seule fois de manière si calme et compréhensive. Au son de cette voix, le lycéen géant comprenait qu'il pourrait réellement confesser n'importe lequel des troubles de son cœur. Mais les mots n'étaient pas capables de franchir le seuil de sa bouche. Ils demeuraient bloqués quelque part dans sa gorge.


    - Je peux faire ma retenue, Hashimoto-sensei ? réclama Rentarou désireux de changer de sujet. J'ai pas mal de choses de prévues aujourd'hui.


    - Non, ce ne sera pas utile, répondit Hashimoto en secouant doucement la tête.


    - Pourquoi ? Vous m'avez puni, Hashimoto-sensei, rappela Rentarou en fronçant les sourcils.


    - C'est parfaitement exact. Mais lorsqu'un professeur donne une punition à un étudiant, malgré le fait que vous pensiez tous que cela nous emplit de joie, c'est dans le but de lui inculquer des choses. Or, je pense que tu as suffisamment appris de choses pendant cette discussion que tu ne l'aurais fait au cours d'une retenue.


    Rentarou ne fut pas pleinement convaincu de l'explication car il ne comprit pas ces principes éducatifs mais estima que le temps était venu pour lui d'apprendre à se montrer un peu plus égoïste. Les autres étudiants partiraient rapidement après une annonce pareille.
    L'adolescent s'apprêta donc à tourner les talons vers la sortie.


    - Satsuma-kun, attends un peu ! l'interpela Hashimoto au moment où il sortait.


    - Qu'est qu'il y a ?


    - Évidemment il va de soi que je ne veux plus te revoir ne pas écouter en cours ou je me montrerai beaucoup moins compréhensif, répliqua son professeur d'une voix plus ferme.


    - Oui, bien sur, Hashimoto-sensei, bafouilla Rentarou embarrassé. Je ne le ferais plus.


    - Et n'oublie pas de garder tes précieuses valeurs intactes, Satsuma-kun. Elles sont très rares que ce soit pour un jeune ou un adulte. Si tu continues à les cultiver, tu pourrais peut-être devenir un jour une personne capable de changer notre pays.


    Il se mit à rire aussitôt.


    - Non, je plaisantais. Ne me prends pas au sérieux


    Rentarou garda un instant le silence puis sourit.


    Une personne capable de changer ce pays …


    Son professeur titulaire ignorait qu'il venait de verser un miraculeux baume sur les blessures de son âme grâce à cette phrase innoncente.


    Sans répondre à son professeur, Rentarou le salua en s'inclinant respectueusement du buste et sortit.


    Les mains dans ses poches, l'adolescent songea à ce rêve. Ce rêve composé en de multiples fragments de rêves, caressés depuis plus d'un an. Il souhaitait ardemment changer cette politique cruelle instaurée au Japon depuis trois décennies à présent qui contraignait ceux ne réussissant pas à vivre pauvrement et sans dignité.


    le jeune homme aux cheveux de jais voulait permettre à tous les japonais d'avoir tous une chance de manger à leur faim, de dormir confortablement, de jouer sereinement, d'étudier et de travailler. Tous ses actes, si simples, si banals, devraient être accessible à tout le monde, qu'importent son origine sociale et les conditions de sa naissance.


    Pour le moment, Rentarou était encore très jeune et ne connaissait pas grand chose ni à ce vaste monde ni à la société dans laquelle il vivait. Cependant le lycéen géant apprenait progressivement chaque jour un peu plus sur les sujets dont il était encore ignorant et s'améliorait peu à peu. Dans cette optique, l'adolescent essayait donc de se faire des amis parmi les jeunes de son âge afin d'appréhender les mécanismes de la communication et des relations humaines.


    Un très long chemin barré de toutes sortes d'embûches infranchissables mais il voulait croire en lui et en son propre potentiel. Le jeune homme espérait être capable de supprimer un pas après l'autre chacune d'elles.


    En méditant sur ces questions d'ordre philosophique et ses choix par lesquels s'orienterait sa vie, Rentarou retourna dans sa chambre. Au passage, il avait retiré et abandonné son uniforme dans son casier. Le lycéen géant se saisit d'un un sac à dos puis rassembla quelques affaires pour la journée et prit l'étui contenant sa raquette. Également, le jeune homme pensa à se munir d'une casquette. Certes, le mois d'Avril n'était pas encore achevé et le climat se montrait encore frais. Néanmoins, l'adolescent préférait se montrer prudent.


    Il quitta donc l'établissement, comme beaucoup d'internes l'avaient déjà depuis le début de la matinée, mais resta à ses abords en s'adossant contre l'épais et haut mur de pierres roses. Rentarou tenta de se souvenir des informations que ses yeux avait plus ou moins lu sur le comptoir du magasin où il avait acheté sa raquette.


    Ne parvenant pas à se rappeler le contenu des prospectus, il n'eut pas d'autre choix que de retourner à ce magasin au centre commercial de Nerima. A la perspective de retourner dans cet endroit horriblement bruyant, Rentarou ressentit un certain malaise mais ce fut pire encore qu'à sa première visite. En effet, l'adolescent ne le savait pas encore, mais le Samedi constituait un jour de repos très apprécié par les masses laborieuses pour faire leurs courses et sortir en famille. Pour cette raison, les magasins en cette journée ressemblaient davantage à un vaste champ de foire qu'à un simple lieu de promenade.


    L'adolescent ne s'attarda absolument pas en ces lieux. Il traça net sa route, profitant pour une fois de sa hauteur et de sa stature pour forcer le passage jusqu'au magasin de sports, prendre un tract publicitaire parlant du centre de frappe et repartir de la manière dont il fut arrivé.
    A la sortie de cet enfer, le jeune homme s'offrit une canette de soda dans un distributeur pour se rafraichir et s'éloigna un peu pour étudier l'affichette. En la lisant rapidement, il se rendit compte que le centre de frappe se situait dans l'arrondissement de Koto soit totalement à l'opposé d'ici.


    Fronçant les sourcils, le lycéen géant songea que l'après-midi ce serait très difficile de s'y rendre après les cours. Le temps du trajet réduirait considérablement la durée de son entrainement. Cela serait plus pratique de trouver un centre plus proche de son établissement scolaire. Certes, il aurait pu demander le renseignement à un vendeur ou au gérant du magasin de sport mais son égo n'admettait pas si facilement d'accepter d'être impuissant en réclamant l'aide d'un tiers.


    Plissant son front, Rentarou se résigna à accepter son sort. Puisqu'aucune autre solution ne se présenta à lui, il lui fallait faire montre de raison. Le lycéen géant se releva et but la dernière gorgée de sa canette. Sur son chemin, sa main la lança dans une poubelle proche.
    En marchant d'un pas très rapide, Rentarou regretta de ne pas être capable de prendre le métro ou le bus. Tout le monde savait se servir de ces moyens de locomotion, du plus jeune enfant au plus âgé des grands-pères. Mais il n'avait pas passé son enfance à Tokyo où le réseau des transport en commun était entretenu soigneusement chaque jour et déservait tous les quartiers et arrondissements de la métropole sans discrimination.


    Au contraire, dans les autres villes du Japon, dont Yokohama évidemment, le réseau emprunté par les rames de métro et les bus avaient été aménagés en sorte que seuls ceux servant aux hautes classes soient encore en service. De toute façon, les basses classes, même si leur population était chiffrée à cinq ou six fois plus que celles des classes bourgeoises ou aristocrates, n'auraient jamais eu le moyen de se payer un ticket chaque jour pour se rendre au travail ni pour s'acheter un abonnement au mois ou à l'année. Ainsi les mères de famille harrassées par leur journée et épuisées par les courses qu'elles portaient, les vieilles personnes âgées n'ayant pas de moyen de financer une retraite et des enfants, parfois très jeunes, qui n'avaient plus de parents pour prendre soin d'eux, devaient marcher chaque jour sur de très longs parcours pendant des dizaines et des dizaines de kilomètres.


    En arrivant au centre de frappe, l'adolescent découvrit un large bâtiment rectangulaire gris et peu élevé, coincé en sandwich entre deux immeubles d'habitations gigantesques. Il s'apprêta à poser sa main pour pousser la porte vitrée lorsque celle-ci s'ouvrit automatiquement.
    En pénétrant dans cette large ouverture, il s'étonna un peu de ce système mais ne s'y attarda pas. A l'intérieur se tenait à libre disposition de la clientèle de nombreuses machines lançant des balles. Chacune était installée dans une sorte de grande cage grillagée.


    En s'approchant de l'une d'elle, Rentarou découvrit un boitier près de l'entrée dans lequel il fallait introduire une somme d'argent afin de pouvoir entrer dedans et jouer.


    Jetant un bref coup d'œil derrière lui, il ne compta qu'une petite dizaine dans la salle, la plupart de son âge et quelques adultes. Contrairement au football et au base-ball, le tennis n'était pas le sport le plus populaire et pratiqué au Japon. En même temps, Rentarou se sentait plus à l'aise ainsi.


    Un léger sourire se dessina sur son visage en se remémorant les paroles de Shiromiya sur ses agissements et ne put que les approuver : il était réellement une personne étrange.
    Alors qu'il ne supportait pas les contacts avec ses semblables et n'aspirait qu'à la solitude et au calme, le lycéen géant travaillait dur pour développer sa sociabilité et à se faire des amis. Cela semblait vraiment paradoxal.


    Retirant le sac de ses épaules, le jeune homme le posa à terre et s'accroupit. Il fouilla dans le bazar inimaginable entassé dedans pour extraire son portefeuille et se releva. ses doigts glissèrent quelques centaines de pièces dans la fente de l'appareil. Le lycéen géant reprit son sac de sa main gauche avant d'entrer dans la cage.


    A l'intérieur, il déposa son sac et son étui contre la grille près de l'entrée. Rentarou dézippa très prudemment la fermeture de son étui comme si un objet en verre ou en porcelaine se trouvait à l'intérieur et sortit sa raquette. En se redressant, le jeune homme alla examiner le tableau de contrôle de l'appareil et le régla au niveau débutant. Une grimace défigura son visage au même instant. C'était la vérité mais il n'appréciait guère d'être traité par un mot synonyme de novice. Pas même par une machine.


    Une fois ces préparatifs achevés, il se positionna face au lanceur qui cracha continuellement des balles et des balles sans aucune fin. Rentarou les frappa presque chaque fois quand elles venaient de la droite. Peu habitué à plier et à déplier très vite son bras droit sans arrêt, le jeune colosse ressentit assez rapidement une douleur au niveau de ses muscles biceps mais ne s'arrêta pas encore. En fait, l'adolescent n'éprouva pas encore cette sensation tant sa concentration à fixer ses cibles était grande. Ses efforts lui donnèrent si chaud que de la sueur coula abondamment sur son visage, à la naissance de sa nuque, sur ses bras et ses jambes. Toutefois, la température estivale ressentie dans les agglomérations nippones était si étouffante que le lycéen géant supportait désormais tous les types de chaleur sans broncher.
    Lorsque la machine eut fonctionnée pour la somme introduite préalablement, elle se coupa net. L'adolescent ressentit alors toute sa fatigue, suite à ses efforts fournis pendant presque trois heures, s'abattit si fort qu'il s'écroula à terre.


    Allongé sur un sol très dur, son regard fixait péniblement le plafond métallique. Ses paupières se fermaient presque qu'il devait lutter pour les garder ouvertes. Tous ses muscles des bras lui tiraient si douloureusement que ceux-ci paraissaient être en feu. Sa respiration sifflait, haletante, et avait du mal à reprendre son souffle.


    En clair, l'adolescent était totalement vidé et avait donné toute son énergie dans le jeu. Cependant ces sensations ne devaient pas se classer parmi les choses désagréables. En vérité, Rentarou éprouvait une sorte d'étrange bien-être et de satisfaction. Son corps si puissant et immense était usé par les intenses efforts fournis mais son coeur s'était apaisé. Il était tellement fatigué que son esprit n'était plus capable de penser à rien du tout. Tous ses soucis, tous ses problèmes paraissaient avoir disparu.


    Au bout d'un certain laps de temps, Rentarou se releva et libéra la cage d'entrainement pour aller s'asseoir sur un banc dans le fond de la salle, près d'un distributeur de boissons. De son sac, il sortit une serviette douce et sèche grâce à laquelle ses mains essuyèrent la sueur qui mouillait son corps. Le jeune homme s'acheta ensuite une canette de soda au distributeur et retourna s'assoir.


    Buvant goulûment plusieurs gorgées, le lycéen géant se sentit déjà un peu mieux maintenant. Son regard se porta sur la salle et songea que cet endroit était le meilleur pour s'entrainer efficacement. Son esprit planifia de venir chaque jour et de jouer deux heures seulement au rythme d'aujourd'hui jusqu'au moment où il ne louperait plus une seule balle. A ce moment, l'adolescent changerait ainsi de niveau d'entrainement et suivrait la même méthode.


    Pendant une heure de repos, l'adolescent observa les différentes techniques des autres clients du centre. Rentarou décida ensuite de rentrer. Sur le chemin, le jeune homme s'offrit deux sandwiches pour se restaurer.


    Quatorze heures avaient sonné depuis quinze minutes. Depuis hier midi, l'adolescent n'avait rien mangé. Ce n'était pas du tout un problème. Lors de ses errances dans les rues, son estomac était déjà resté vide pendant une semaine à quelques reprises. Cela ne l'avait jamais empêché d'accomplir ses obligations.


    Quand le jeune homme atteignit finalement l'arrondissement de Nerima, il s'interrogea un instant sur la possibilité de rentrer tout de suite ou de flâner dans les rues. Le lycéen géant finit par hausser les épaules en réalisant qu'une marche solitaire n'était guère amusante. Il prit donc la route du lycée.


    D'un pas un peu plus rapide, Rentarou remonta une grande artère et s'arrêta face à un passage piéton. Il leva les yeux vers le feu tricolore encore au vert et attendit patiemment le changement de couleur annonçant l'arrêt de la circulation afin de traverser la route. Soudain le lycéen géant sentit un liquide mouiller le bas de ses jambes. Ses yeux se baissèrent et découvrirent un petit chien mordoré, sans race bien précise, occupé à se soulager avec un grand plaisir sur ses chaussettes et ses baskets.


    - Tu veux bien pisser ailleurs, toi ? tonna Rentarou d'une voix très forte.


    S'il prenait soin de bien faire attention aux humains, le jeune homme se montrait beaucoup moins réservé avec les animaux. Le lycéen géant s'était déjà battu plusieurs fois avec d'énormes chiens que dressaient certains dealers et les avaient toujours mis à terre. Pour cette bestiole faiblarde, un léger coup de pied allait prochainement lui faire découvrir les sensations du vol plané.


    - Arrête !


    Alors que Rentarou leva sa jambe, une fillette blonde d'une dizaine d'années courut en sa direction et se pencha pour attirer le chien vers elle.


    - Nono-chan, ce n'est pas bien du tout de faire ça, gronda t-elle.


    - C'est ton chien ? interrogea Rentarou en reposant sa jambe.


    - Oui. Je m'excuse de son comportement, fit l'écolière en s'inclinant piteusement. Je m'appelle Ishida Yuki et je suis en sixième année à l'école primaire de Shinigawa.


    - Yuki ! Où es-tu ?


    - Je suis là, otosan. Devant les feux !


    Rapidement, deux silhouettes émergèrent de la foule : un homme aux cheveux bruns foncés et courts dont l'âge se situait dans la trentaine et un garçon du même niveau d'étude que Rentarou mais que celui-ci aurait souhaité ne jamais revoir.


    - Tu étais avec ma petite sœur, Rentarou ? fit Kou surpris de voir son condisciple.


    Les sourcils froncés, les poings refermés sur eux-mêmes, le lycéen géant ressentit toute la haine et la colère éprouvées envers son ennemi remonter à la surface en l'espace de quelques secondes. Il tenta de conserver son calme le mieux possible en dirigeant la conversation.


    - Yuki-chan est ta sœur ?


    - Demi-sœur, corrigea Yuki d'un air très digne. Je n'ai rien à voir avec un sale gosse qui traine la nuit dans les rues.


    - Yuki ! s'indigna son père. Ne parle pas ainsi de ton frère. Tu sais que ta mère …


    - C'est bon, Eiji-san, tempéra Kou. Ca ne me fait rien du tout.


    - Tu as une belle vie avec une famille autour de toi, intervint Rentarou froidement.


    Il ne pouvait tolérer une injustice aussi flagrante. Pourquoi lui, qui adorait tellement sa mère et sa petite sœur, devait-il vivre tout seul ? Jusqu'au jour où le sombre événement frappa à sa porte, Rentarou était un gentil petit garçon qui n'avait jamais fait de mal à personne. Il essayait toujours d'aider les autres. Au contraire, Kou s'était toujours montré un enfant détestable dès son plus jeune âge. Pourquoi n'était-ce pas à lui de vivre tout seul dans le froid, la faim et la solitude des rues ? Où était donc la justice dans ce monde ?


    - Ce n'est pas ce que tu crois, Rentarou, commença Kou. Je peux t'expliquer si tu veux.


    - TAIS-TOI !!! hurla Rentarou d'une voix tonitruante.


    Tellement perturbé par le flux de ces fortes émotions contradictoires déferlant à l'intérieur de son âme, l'adolescent leva son poing droit et flanqua un puissant direct qui jeta le garçon en face de lui au sol. Il prit seulement conscience de la stupidité de son geste en apercevant son ennemi allongé sur le trottoir.


    Incapable de rester sur place pour aider Kou à se relever ni à s'excuser ni à expliquer la raison de cette violence, il partit en courant le plus vite possible pour mettre le plus de distance possible entre cette famille et lui. Le lycéen géant traversa en hâte la rue et se retrouva bien vite devant le large portail de son lycée.


    S'arrêtant là au milieu du trottoir, Rentarou se sentit totalement déprimé. Qu'avait-il fait ? Il avait pourtant juré de ne jamais, plus jamais, avoir recours à la violence. La mine basse, le jeune homme pénétra sur le campus mais évita la cour. Rentarou ne tint pas non plus à retourner à sa chambre. Une fois là-bas, l'adolescent sut qu'il se mettrait à pleurer et ne voulut absolument pas être remarqué d'une manière aussi pitoyable et lamentable. Le lycéen géant fit donc le tour des bâtiments principaux et s'arrêta derrière celui réservé à l'administration.


    Malgré son profond désir de ne pas afficher son désarroi en public, il fut incapable

    en cet instant de faire un pas de plus. Rentarou s'effondra sur le sol et enfouit sa tête entre ses genoux pour sangloter très fort. Les larmes ruisselèrent sur son visage ovale. Son cœur lui faisait aussi mal. La douleur ressentie fut semblable à celle causée par une blessure occurée par un poignard.


    Ce n'était pas ce coup de poing qui alimentait ce torrent de larmes. Tous les mots et toutes les émotions que retenaient l'adolescent depuis des jours et le blessaient s'évacuèrent de son cœur. C'était là une manière très saine et naturelle de nettoyer les plaies infligées à son âme.


    - Qui est là ? demanda subitement une voix inquiète et calme.


    Absorbé par ses émotions douloureuses, Rentarou n'entendit pas que la porte arrière du bâtiment administratif s'était ouverte pour permettre à la jeune vice-présidente du conseil des élèves d'en sortir. La caucasienne s'approcha vers le dos du jeune homme qui s'était recroquevillé sur lui-même et posa sa main sur son épaule gauche.


    - As tu un problème ? interrogea Yoko très doucement. Tu peux me parler.


    - Je ne pense pas que tu as du temps à perdre avec moi, dit Rentarou en reniflant, la tête toujours vers le bas. Je ne suis ni un garçon gentil ni intéressant. Les autres ont raison de ne pas s'occuper de moi.


    - Je suis certaine du contraire, assura Yoko en s'asseyant près de lui et étendant son bras autour de ses épaules. Calme-toi et raconte-moi de ce qui s'est passé.


    - J'ai frappé Kou-kun, lâcha Rentarou.


    En se remémorant ce moment et le geste qu'il avait fait, le jeune homme aux cheveux de jais sentit que de nouvelles larmes coulèrent sur les joues.


    - Tu as frappé un camarade de classe ? Tu avais une raison ?


    - Je n'en avais plus, répondit Rentarou éprouvant davantage de honte. En primaire, c'était un gamin qui me maltraitait et m'humiliait mais nous ne sommes plus en primaire !


    - C'est mal de frapper quelqu'un mais je pense que si tu ne lui as donné qu'un seul coup et si tu regrettes ton geste que cela ne fait pas de toi une mauvaise personne. Après tout, tout le monde a connu un jour un individu qui lui a causé du tort et c'est humain que de vouloir régler ses comptes lorsqu'on est devenu plus fort, même s'il n'y a plus de raison de le faire.


    - Vraiment ?


    En posant cette dernière question, le lycéen géant se retourna. Yoko fut aussitôt surprise de découvrir son identité. Jamais, elle n'avait pu imaginer que Satsuma Rentarou puisse s'autoriser à pleurer.


    - Satsuma-kun … , murmura Yoko en cachant mal son étonnement. Oui, je pense sincèrement le raisonnement que je viens de dire.


    - Merci, dit Rentarou en baissant un peu la tête. Je me sens un peu mieux.


    - Tu ne parles pas beaucoup aux autres, j'ai cru remarquer.


    - J'ai beau essayer, personne ne veut de moi, répondit Rentarou en baissant davantage la tête. Quand je parle avec d'autres, cela ne dure pas longtemps et ils me laissent toujours seul. Même toi.


    - Même moi ? répéta Yoko en levant ses sourcils.


    - Quand j'étais venu discuter avec toi l'autre fois, je pensais qu'à la fin, nous étions amis mais tu avais fini par dire que tu te méfiais de moi et tu as fui. Comme tout le monde.


    Yoko demeura silence de longues minutes en méditant sur la critique que lui adressait le jeune homme. Celui-ci se souvenait de leur conversation. La jeune fille avait agi comme à son habitude. Elle traitait toujours ses camarades de cette manière et personne n'était jamais venu lui avouer que cela l'avait blessé. Satsuma était-il différent de tous ceux qu'elle avait refoulé ? Ou bien avait-elle blessé une quantité de personnes en voulant se protéger des autres ?


    - Je ne veux pas blesser les autres, révéla Yoko en baissant le regard. J'essaie juste de me protéger et de ne pas être blessée moi-même. J'ai peur que les autres m'utilisent à cause de mes fonctions et de mes connaissances.


    - Alors ce n'est pas du tout à cause de moi ? Tu me traitais vraiment comme n'importe qui d'autre sur ce campus ?


    La jeune fille aux nombreuses tresses acquiesça d'un signe de tête d'un faible sourire.


    - Satsuma-kun, si tu veux encore être ami avec moi, je serais ton amie, décida Yoko.


    - Vraiment ?


    D'abord, le jeune homme éprouva une forte joie monter en lui et envahir tout son être mais quelque chose le dérangea ensuite. Il eut la sensation que sa compagne le prenait en pitié. L'adolescent refusait d'être ami avec quelqu'un d'une telle manière.


    - Ce n'est pas par pitié que tu veux être mon amie, n'est ce pas ?


    - Satsuma-kun, si je te le demande, c'est par pur égoïste, répliqua Yoko. Je réalise seulement maintenant le mal que j'ai pu faire en essayant de me protéger alors je veux essayer de changer en devenant amie avec toi.


    Inclinant légèrement la tête, la jeune fille se tourna vers lui.


    - Je veux apprendre de toi à trouver la force d'aller vers les autres sans craindre d'être blessée pour ne plus causer de mal aux autres.


    Rentarou sourit, quelque peu amusé par la situation. Le lycéen géant ne se sentit pas du tout un expert ou un professeur dans les relations humaines et sociales. Au contraire, il ne cessait de souffrir d'échecs répétés et d'espérer obtenir une chance un jour d'avoir des amis.


    - OK, nous sommes amis maintenant, approuva Rentarou.


    - Je ferais de mon mieux, ajouta Yoko, mais si un jour, je te parle mal, pardonne-moi. Je ne pourrais peut-être pas toujours me contrôler.

     

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