• Chapitre 6

     

    Chapitre 6


    Quand le réveil sonna vers six heures, Rentarou étendit le bras et poussa le bouton. Il prit en même temps ses lunettes et les posa correctement sur son nez puis se dressa dans son lit. Tournant la tête vers sa table de chevet, le lycéen géant sourit à la photographie de sa mère.


    - Bonjour kaasan.


    Rentarou se leva et s'empara de son uniforme posé sur sa commode avant de quitter sa chambre. Il traversa le couloir jusqu'à la salle de bains pour prendre une rapide douche et s'habiller. Le lycéen géant descendit ensuite pour aller prendre son petit-déjeuner mais n'entra pas au réfectoire ce matin là.


    Face à la porte de cette salle, Shiromiya s'était planté au milieu du couloir, les bras alignés le long de son corps, semblable à un poteau. Il avait ce même air impénétrable, comme à l'accoutumée, sauf que Rentarou crut distinguer une sorte de malice dans son regard bleuté.


    - Tu viens manger avec moi, Satsuma-han ?


    - Moi ? Manger avec toi ?


    Même s'il rêvait depuis des jours de manger en compagnie de camarades de classes ou d'internat, le jeune homme aiux cheveux de jais fut tout saisi de l'invitation. L'adolescent était habitué à prendre ses repas seul depuis si longtemps que la proposition lui paraissait stupéfiante.


    - De toute manière, c'est une obligation, répliqua Shiromiya en marchant pour passer devant lui sans s'arrêter. J'ai des sujets de conversation à aborder avec toi.


    - D'accord, accepta Rentarou encore sous le choc. Mais la cantine est juste là. Où tu vas ?


    - Nous mangerons dehors ce matin, révéla Seiichi en continuant de marcher. Suis-moi ou tu risques encore de te perdre.


    Rentarou ne protesta plus et suivit son condisciple jusqu'à l'arrière du bâtiment administratif. Le frêle adolescent s'assit le premier sur l'une des deux grandes marches et l'invita à s'installer à ses côtés. En même temps, il déballa plusieurs paquets de chips et de biscuits ainsi que cinq ou six canettes de soda.


    - C'est quoi ça ? demanda Rentarou en fixant la nourriture en faisant la moue.


    - Tu n'as donc jamais vu de nourriture ? ironisa Shiromiya en mimant l'étonnement.


    - Ce n'est pas ça, protesta t-il. Le matin, on doit manger un repas équilibré afin d'avoir suffisamment de forces pour tenir jusqu'à midi.


    Les yeux fixés sur Rentarou, Shiromiya détailla attentivement ses traits en cherchant s'il se moquait de lui ou non.


    - C'est ta mère qui dit cela ?


    - Oui …


    - Tu es vraiment unique, déplora son compagnon en déchirant un paquet de chips. D'ordinaire, un adolescent rejette ce que ses parents lui apprennent au cours de son enfance.


    - Shiromiya-kun, pourquoi m'as tu demandé de venir ? s'exclama Rentarou en grognant. Si tu as des choses à me dire, fais le !


    Comme s'il n'avait pas entendu l'injonction de son camarade, Shiromiya plongea sa main dans le sac, prit une grosse poignée de chips et les avala en la faisant passer avec une rasade de coca.


    - Ne veux-tu pas manger auparavant ? interrogea Shiromiya en simulant de l'inquiétude. Tu ferais mieux de te dépêcher ou tu n'auras rien dans le corps jusqu'à midi et demi.


    - Shiromiya-kun, nous pouvions manger à la cantine, répliqua Rentarou d'une voix plus ferme. Si tu n'as rien à me dire, dis le franchement !


    - Il semblerait que le petit Satsuma-han se fâche, émit Shiromiya très moqueur en prenant une autre poignée de chips.


    - SHIROMIYA-KUN !!! tonna Rentarou qui utilisa cette fois sa voix de stentor.


    Déstabilisé par cette fréquence sonore d'une portée inouïe, Shiromiya perdit son équilibre et dégringola en bas de la marche, les fesses dans l'herbe.


    - Tu as l'air en colère maintenant, émit-il faussement surpris.


    - Tu t'amuses avec moi, n'est-ce pas ?


    Mais son interlocuteur ne répondit pas à cette déduction. Il se contenta de hausser les épaules avec nonchalance puis releva la tête en sa direction arborant un air grave.


    - Satsuma-han, nous avons un problème.


    - Ah ouais ? Quoi donc ?


    - Je suppose que tu te souviens de notre cours de Chimie qui se déroule ce matin de huit heures et trente minutes jusqu'à dix heures et vingt minutes, n'est ce pas ?


    - Évidemment, répliqua le garçon aux lunettes sombres en levant ses yeux au ciel. C'est la deuxième semaine de cours alors on commence à retenir l'emploi du temps.


    - A ce cours, nous travaillons toujours en binôme.


    - Shiromiya-kun, peux tu arrêter de te foutre de moi ? s'écria Rentarou dont la patience était à bout.


    - Dans ce cas, tu préfères l'approche brutale ? fit Shiromiya en opposant ses yeux bleus océan à ses lunettes noires. Comment vas tu gérer ce cours avec la présence de Fukuda-han ?

     


    A la mention de ce nom tant honni, la colère de Rentarou retombât comme un soufflé. Le jeune homme n'avait plus du tout pensé à lui depuis l'incident de Samedi après-midi. La douleur lui revint aussi vite qu'un boomerang pris en pleine face.


    - Je ne sais pas, avoua Rentarou d'un ton très bas.


    - J'ai réfléchi ce week-end, révéla Shiromiya posément. Je pense que l'unique solution est de rencontrer Masami-sensei avant le cours et de le convaincre de nous changer de place.


    - Et avec quel argument ? rétorqua Rentarou plus agressif qu'à l'accoutumée. Je ne me vois pas dire à Masami-sensei que je veux changer de place car je risque d'attaquer encore une fois Kou-kun !


    - Encore une fois ?


    Rentarou déglutit difficilement la gorgée de soda qu'il venait d'absorber en réalisant cette confession involontaire à son condisciple au sujet de son malheureux geste au cours du week-end. Malgré son ignorance sur la personnalité exacte de Shiromiya, il en avait découvert très vite un aperçu : ce garçon ne laissait échapper aucun élément dans une conversation, même si celui-ci paraissait le plus infime qui soit, et s'en resservait toujours à un moment ou un autre.


    - S'est-il passé quelque chose entre Vendredi et aujourd'hui dont j'ignore les faits ?


    Poussant un soupir, Rentarou sut que masquer la vérité ne lui servirait à rien. Il se sentait déjà assez coupable de son horrible action. Le lycéen géant rapporta donc son histoire dans les moindres détails.


    - Cela me conforte dans le résultat de mes réflexions, estima Shiromiya à l'achèvement de son récit.


    - Et comment on justifie le changement de place ? Il n'acceptera pas !


    - Il suffit de lui dire une autre vérité, répondit Shiromiya très tranquillement.


    - Je n'aime pas beaucoup mentir.


    Baissant la tête, il évita de croiser le regard de son interlocuteur pour ne pas montrer son trouble. Peut-être n'aimait-il pas mentir mais le jeune homme aux cheveux de jais avait énormément raconté de mensonges depuis son arrivée au lycée. D'abord, pour posséder le droit de garder ses lunettes en cours mais surtout pour masquer son triste passé. Si cela lui était possible, Rentarou ne voulait plus mentir.


    - Mentir est l'art que les humains maitrisent le mieux depuis l'origine de ce monde, déclara Shiromiya d'une impassibilité totale. Son exercice nous servira toujours.


    - Tu as vraiment une vision pessimiste de notre monde, songea Rentarou.


    - La tienne est beaucoup trop optimiste, renchérit Shiromiya en plongeant sa main dans prendre les dernières chips restant au fond du paquet.


    - Je ne suis pas optimiste mais réaliste, se défendit Rentarou. Je sais que beaucoup de gens sont égoïstes et centrés sur eux mais je sais aussi qu'il existe des individus généreux et désintéressés.


    - Malheureusement le second groupe ne se reproduit pas assez, fit son interlocuteur avec sarcasme.
    - Si nous revenions à notre problème ? suggéra Rentarou. Avec quel argument veux-tu convaincre Masami-sensei ? Il n'est pas stupide !


    - Nous t'utiliserons tout simplement, révéla Shiromiya d'un fin sourire narquois.


    - M'utiliser ? répéta Rentarou qui n'aimait pas la tournure prise par cette conversation.


    - Pourquoi portes-tu tes lunettes ?


    - En quoi c'est utile à la discussion ?


    - Réponds à ma question.


    - Mes yeux ne supportent pas la luminosité donc je les protège avec, exposa Rentarou en conservant une voix très calme, presque froide.


    Le bas du ventre du lycéen géant se resserra à l'évocation de ce mensonge. C'était là une histoire totalement inventée puisque sa vision s'était toujours avérée parfaite. Jamais, il n'avait souffert d'un quelconque problème de vue. Mais comment aurait-il justifié la présence de cette paire de lunettes de soleil fortement teintée autrement ? Rentarou ne pouvait pas se permettre d'avouer les porter pour un motif aussi puéril que le sien. Le lycéen géant le savait que sa raison était ridicule mais malgré tout, il avait un réel besoin de ces lunettes. L'adolescent ne supportait pas de croiser cet horrible regard et, plus que tout, refusait qu'un autre puisse l'apercevoir un jour.


    - Dans ce cas, engageons la bataille sur cette brèche, annonça Shiromiya. Il suffit de lui expliquer que tu ne voyais pas bien le tableau et il ne fera pas de difficulté.


    - Mais je vois parfaitement, protesta Rentarou ne comprenant pas le but de la manoeuvre.


    - Te souviens-tu de l'objectif de notre mission ? demanda Shiromiya en fermant les yeux, deux doigts posés contre son front.


    - Je ne suis pas très chaud par l'idée, en fait.


    - Dire que mon père me répète qu'il n'existe aucune personne au monde de plus têtu que moi depuis mes trois ans, soupira Shiromiya. Je devrais vous présenter.


    - Je suis désolé, s'excusa Rentarou en baissant la tête avec embarras.


    Tous deux gardèrent le silence plusieurs minutes durant lesquelles ils profitèrent pour réfléchir à la situation. Rentarou se sentit coupable envers son compagnon de refuser sans cesse toutes ses idées alors que celui-ci lui proposait son aide de son plein gré. Mais mentir davantage sur lui-même, il ne pouvait pas l'accepter. D'ailleurs, le lycéen géant ne l'accepterait jamais.


    - Rentarou ! cria subitement une voix grave qui l'arracha à ses pensées.


    L'interpellé n'eut pas pas à se retourner pour savoir à qui la voix appartenait : il ne la connaissait que trop bien. Au contraire de lui, Shiromiya avait vu le nouvel arrivant s'approcher. Ses yeux s'étaient aussitôt durcis et ses sourcils renfrognés. L'adolescent aux cheveux ébènes se releva.


    - Il est encore très tôt pour un externe, Fukuda-han, clama Shiromiya d'une voix sèche et autoritaire.
    - Je voulais parler avec Rentarou, se justifia Kou, mais je ne l'ai pas trouvé hier alors je suis venu très tôt ce matin pour ça.


    - Qu'est que tu veux me dire ? s'enquit Rentarou en pivotant sur lui-même, toujours à terre.


    - Je préfèrerai parler de tout ça à l'écart des autres, répondit-il. Tu viens ?


    - Je ne peux pas l'autoriser, répliqua Shiromiya sans laisser de temps à l'intéressé une chance ni de répondre ni même d'y réfléchir.


    - Shiromiya-kun, c'est moi que ça concerne, rappela Rentarou, en se grattant la joue, la tête tournant simultanément entre les deux adolescents.


    - Cela me concerne aussi, assena Shiromiya sèchement en croisant ses bras contre sa poitrine avec fermeté. Je serais responsable s'il arriverait quelque chose et je refuse d'assumer une responsabilité que je peux éviter.


    - Il n'arrivera rien, assura Kou en secouant la tête. On va juste parler.


    - J'y vais, Shiromiya-kun, se décida Rentarou en se relevant.


    Là dessus, le jeune homme aux lunettes sombres salua poliment son condisciple et suivit Kou. Celui-ci retourna vers la cour et la traversa pour entrer dans le bâtiment des cours. A l'intérieur, Rentarou l'accompagna dans les couloirs du rez-de-chaussée, monta les escaliers vers le premier étage et se rendit jusqu'à la salle de Dessin.


    - Que voulais-tu me dire alors ? demanda finalement Rentarou en s'efforçant d'être calme.


    - Je voulais dire que … que …. , commença Kou en évitant de croiser son regard, à plusieurs mètres de Rentarou, tu pouvais me frappais autant que tu le voulais.


    - Comment ça ? s'écria Rentarou en regardant son interlocuteur comme s'il était devenu fou.


    - J'ai l'habitude d'être battu, reprit Kou en gardant la tête baissée. Ca ne me fera rien du tout.


    - Je ne veux pas te frapper, protesta Rentarou en haussant les épaules.


    Le lycéen géant inspira doucement et tenta de se calmer. Même s'il aurait trouvé cela agréable de frapper son ancien bourreau autant de fois et avec la même violence que lui autrefois, l'adolescent s'interdit de le faire car sa mère répugnerait un tel acte. Elle lui avait enseigné à toujours pardonner à ses ennemis qu'importe le pêché commis. Il n'était pas très convaincu de cette leçon mais un élément intervenait dans cette décision : la maltraitance volontaire et illégitime. Ces dernières années, Rentarou avait attaqué et blessé pas mal de personnes. Tellement que le jeune homme aux cheveux de jais avait cessé de les compter. Mais tous ces gens s'étaient défendus à chaque fois et cherchaient elles aussi l'affrontement, comme lui-même, afin de calmer les douleurs mentales qui rongeaient le cœur. C'était plutôt un genre de combat. Comme ceux opposant deux samouraïs à l'époque de l'Ancien Japon.
    Au contraire, en attaquant Kou de manière aussi vile et lâche, il deviendrait ce type de personne tant détesté pendant son enfance.


    - Je ne veux pas me venger, déclara Rentarou en relevant la tête.


    - Tu m'as frappé Samedi, rappela Kou en se massant son menton encore douloureux. J'ai dit à Eiji-san et à ma mère que je t'avais fait une mauvaise blague au collège ce qui n'est pas si loin de la vérité.


    Baissant la tête, Rentarou culpabilisa encore pour ce maudit coup de poing. Le lycéen géant regretta d'être une personne si impulsive et emportée. ILe jeune homme avait beau essayé se contrôler autant que possible, il arrivait toujours un moment où fatalement ses émotions l'emportaient sur sa raison.


    - Je suis désolé, s'excusa Rentarou. Donner un coup est la dernière chose que je veux faire maintenant que je suis au lycée mais … Mais je ne contrôle pas cette colère qui me domine et gronde à l'intérieur de moi.


    - Je sais ce que c'est, acquiesça Kou en s'asseyant sur une table.


    Scrutant le garçon face à lui, Rentarou réalisa seulement à cet instant que son interlocuteur connaissait probablement toutes ces émotions qui agitaient un cœur jusqu'à en devenir fou. Après tout, n'avait-il pas commencé à attaquer le premier ?


    - Mon père me battait, avoua Kou dans un souffle, honteux et misérable.


    Fronçant les sourcils, Rentarou fixa le jeune homme qui courbait le dos comme accablé par un invisible fardeau dix fois trop lourd pour lui.


    - Il battait aussi ma mère parfois, continua Kou en frottant machinalement ses avants-bas. Un jour, ma mère en a eu assez et est parti avec Eiji-san.


    - Ta mère t'a abandonnée ? s'écria Rentarou totalement abasourdi.


    Issu d'une famille aussi modeste que celle de son interlocuteur, le lycéen géant avait tout de même reçu une immense quantité d'amour de sa mère et la certitude qu'elle ferait son maximum pour lui permettre d'avoir la meilleure vie possible. Il avait beau essayer mais n'arrivait pas à s'imaginer qu'une mère puisse abandonner de son plein gré l'enfant porté neuf mois dans son ventre avant de le mettre au monde.


    - J'ai appris l'histoire en détail il y a quelques mois en allant vivre avec elle, révéla Kou. Elle a rencontré Eiji-san qui est assistant-social et s'occupait du quartier où toi moi avons vécu la majeure partie de notre enfance


    - Il devait en avoir du travail, ironisa Rentarou.


    - Au début, ma mère et lui se voyaient pour des raisons professionnelles puis ils ont fini par avoir des relations plus intimes. Eiji-san l'a alors poussé à divorcer.


    Arquant un sourcil, Rentarou nota que le ton de Kou était devenu un peu plus dur. Il jugea cela normal. Le lycéen géant était capable de parler aussi sèchement si la conversation se centrait sur son passé.


    - A l'époque, ma mère m'a dit qu'elle devait partir et m'a dit d'être un garçon courageux et fort, rapporta Kou dont le visage s'était fortement contracté à l'évocation de ce souvenir.


    - Et pourquoi elle ne t'a pas emmené avec elle ? Tu aurait été plus en sécurité qu'avec ton père.


    - Nous sommes au Japon, Rentarou, dit Kou en appuyant la paume de ses mains sur la table.


    - Je ne comprends ce que tu veux dire, fit Rentarou avec incompréhension.


    - Au Japon, lorsque des parents divorcent, seul celui qui a la garde de l'enfant peut le voir et s'en occuper. Mon père s'est servi de ça pour essayer que ma mère ne parte pas.


    - Ton beau-père n'a rien fait en tant que travailleur social ? s'étonna Rentarou.

    - Comme il était impliqué dans l'affaire, personne ne l'a écouté et le dossier a été refermé.


    Serrant ses poings, le visage de Rentarou demeura parfaitement inexpressif et stoïque ne laissant aucune trace de la tempête de sentiments qui se déchainait en lui. Il était en colère contre ce fichu gouvernement qui séparait les familles et créait davantage de problèmes aux honnêtes gens plutôt que de leur apporter de vraies solutions.


    - Pas juste … , laissa t-il échapper dans un grognement.


    En entendant ce grognement, Kou leva la tête vers son interlocuteur et baissa son regard.


    - Désolé, murmura t-il. Je ne devrais pas me plaindre de mes histoires de famille devant toi.


    - Non. Continue s'il te plait, réclama Rentarou en redressant la tête.


    Rentarou se tut. Un silence de plusieurs minutes s'installa entre les deux adolescents que Kou ne se sentit pas capable de le briser, les yeux fixés sur le bout de ses chaussures.


    - Même si je crois connaître la suite, reprit Rentarou.


    Prenant une légère inspiration, il remonta ses lunettes sur son nez et continua :


    - Quand tu m'as vu avec ma mère qui s'occupait toujours de moi, tu as ressenti une forte jalousie et c'est pour cette raison que tu m'attaquais sans cesse.


    - C'est vrai, reconnut Kou en levant légèrement la tête. Comment tu sais ?


    - Quand j'ai quitté l'école, j'ai éprouvé ces sentiments là moi aussi.


    C'était là une très étrange impression pour Rentarou. Jusqu'à maintenant, depuis son entrée au lycée, il cachait tout de sa vie, de ses sentiments, de ses réussites comme de ses échecs. En cet instant, le lycéen géant se sentit bien. Mettre enfin des mots sur toutes ces émotions refoulées au fil de son existence l'apaisa et lui procura une certaine forme de bien-être.


    - J'avais toujours envie de taper sur quelqu'un, même si je n'avais rien contre lui mais chaque coup que je donnais me permettait d'oublier alors ma propre douleur. Alors je frappais et frappais encore jusqu'à être épuisé.


    - C'est ma faute ? fit Kou timidement, la tête si baissée qu'elle rentrerait dans son cou comme une tortue s'il le pouvait.


    Rentarou ne comprit pas cette culpabilité que le jeune homme endossait. Il avait choisi librement de casser la figure aux autres humains et de fracasser les objets rencontrés sur son chemin. Personne n'avait eu à lui en donner l'ordre.


    - C'est pas toi qui m'a dit de cogner sur tout ce qui bouge, répliqua Rentarou un peu bougon.


    - Mais je t'ai frappé et humilié tant que fois que ça a dû t'influencer, dit Kou amèrement.


    - Kou-kun, je crois en le fait qu'on choisit son propre chemin et que les autres n'ont aucune influence. Ils peuvent nous orienter mais au final, c'est nous qui décidons.


    - Je ne suis pas convaincu, déclara Kou en relevant la tête. Si Taka-chan n'avait pas été là, je serais toujours à Tsuzuki à terroriser tout le monde.


    - Taka-chan … tu veux dire Yamamoto-kun ? Qu'a t-il à voir avec toi ? s'étonna Rentarou.


    Laissant sa tête partir un peu en arrière, son interlocuteur ferma les yeux pour se souvenir des moments auxquels il venait de faire allusion.


    - J'étais en quatrième année et aussi stupide qu'à l'époque où tu m'as connu et j'ai rejoint pour la première fois la même classe que Taka-chan. Un jour, notre institutrice m'a désigné pour aller porter ses devoirs et ses leçons à l'hôpital.


    Ecoutant attentivement et poliment son compagnon, Rentarou se retint difficilement de ne pas l'interrompre car il voulut savoir pourquoi Yamamoto se trouvait dans un hôpital.


    - Quand je suis arrivé à l'hôpital, j'étais pas à l'aise puis je suis arrivé devant la porte de la chambre de Taka-chan. Dans le couloir, j'ai remarqué un couple qui pleurait ensemble mais j'étais assez indifférent et je suis entré.


    En rouvrant les yeux, Kou resta quelques instants à ne rien dire, le regard perdu dans le vide.


    - Dans la chambre, j'ai vu un garçon de mon âge au crane rasé. J'étais choqué. A cet instant, il m'a parlé et a ri. Il m'a appelé « Fukuda Kou-kun ». Personne ne m'appelait ainsi. J'étais juste Kou ou Fukuda ... Toujours prononcé de manière sèche …


    Des larmes naquirent de ses petits yeux marrons et coulèrent le long de ses joues.


    - Taka-chan me connaissait et me parlait amicalement … Il m'a avoué qu'il apprenait tous les noms des élèves de sa classe pour savoir qui venait le voir et dire son nom … Il m'a ensuite raconté qu'il souffrait d'un cancer de la moelle osseuse depuis ses six ans et depuis il passait de fréquentes et longues périodes à l'hôpital.


    Les yeux fixés sur le narrateur de ce récit, Rentarou commença à rassembler les différentes pièces du puzzle et à appréhender mieux la situation. Il comprit aussi pourquoi Takaishi avait le droit de garder une casquette en classe.


    - Alors qu'il pouvait mourir à n'importe quel moment, Taka-chan était incroyablement optimiste et m'a raconté plein de rêves qu'il avait. Il m'a parlé de devenir un joueur de baseball, un pâtissier, un fleuriste …


    - Comment il arrivait à rêver à ça alors qu'il n'était pas sûr de devenir adulte ? demanda Rentarou en se permettant de l'interrompre cette fois.


    - Je pense qu'il se forçait, répondit Kou en haussant les épaules. A un moment, il regardait dans le couloir par la vitre le couple qui pleurait et m'a dit qu'il ne supportait pas de voir ses parents si tristes.


    Rentarou acquiesça d'un bref signe de tête. Il connaissait mieux que quiconque ce sentiment de responsabilité et de culpabilité envers un parent. Sans aucun doute, Yamamoto s'efforçait de paraître le plus gai et heureux possible pour rassurer ceux qui lui avaient donné la vie.


    - Je me suis senti misérable et stupide que j'ai pas su rentrer tout de suite. Ensuite j'étais effrayé. Taka-chan m'a dit que j'étais sympa et cool et j'ai eu peur qu'il découvre un jour la vérité.


    - C'est là où tu as commencé à changer ?


    - Ouais … J'ai commencé par m'isoler des autres. Souvent je me cachais pour éviter qu'ils me trouvent et que je retrouve mon ancien état.


    Extérieurement, Rentarou n'afficha aucun signe qu'il partageait cette idée. l'adolescent se souvint la longue période où il était resté cloitré dans l'appartement de Yushima afin de ne pas être tenté de retourner à son ancienne vie. Le jeune homme avait même réclamé de sa propre initiative auprès de son mentor de le garder enfermé quand celui-ci partait au travail et se retrouvait seul avec Nobu.


    - Du coup, j'ai bossé pas mal les cours et j'ai lu toutes sortes de bouquins. Ca m'occupait l'esprit et j'apprenais des trucs au lieu de faire des conneries. Et en sixième année, Taka-chan a fait une rémission complète.


    - C'est quoi une rémission ? le coupa Rentarou en fronçant les sourcils.


    - Ca veut dire que sa maladie est guérie, expliqua Kou. Un docteur m'avait expliqué des trucs dessus mais je ne me souviens plus bien. Je sais juste que ça veut dire que c'est guéri.


    - Alors Taka-chan va vraiment bien maintenant ? fit Rentarou en arborant un sourire de soulagement.


    Kou répondit d'un vigoureux hochement de tête et en apercevant la lueur étincelante de son regard, Rentarou songea que ses yeux n'avaient jamais autant brillé depuis le début de leur conversation jusqu'à ce moment précis. Il ne faisait pas le moindre doute que Yamamoto comptait énormément pour son ancien tortionnaire.


    - Mon histoire est pitoyable, n'est ce pas ? dit Kou en retrouvant un visage morose.


    - Non, pas du tout, intervint en secouant doucement la tête. De toute manière, si je la trouvais pathétique, je ne sais pas quoi penser de la mienne.


    Repensant à ces derniers mois vécus dans l'appartement de Yushima puis aux années passés dans les rues à survivre misérablement, Rentarou se sentit déprimé. Contrairement à lui, Kou s'était débrouillé tout seul, autant pour réaliser que ses actes n'étaient pas corrects puis les corriger et apprendre une nouvelle façon de vivre.


    Malgré son contentement de cette résolution heureuse, le lycéen géant ressentait aussi de la jalousie envers lui. Il appréciait tant être capable de régler ses problèmes par lui-même sans réclamer d'aide à personne cela lui donna la sensation d'une humiliation. Pourtant l'adolescent savait pertinemment que les actes de Yushima, comme ceux de Nobu, n'étaient dictés que par la gentillesse de leur noble cœur mais son orgueil l'aveuglait.


    - Moi, il a fallu que quelqu'un me montre mes erreurs et m'aide à les corriger et à m'améliorer pour arriver jusqu'ici, bougonna Rentarou qui avait tourné la tête pour fixer le volet d'une fenêtre.


    - Tu es vraiment un petit chat, rigola subitement Kou en mettant sa main contre sa bouche.
    Surpris, Rentarou tourna à nouveau sa tête vers son ancien bourreau. Son expression le fit rire davantage.


    - Katsuo-sempai disait ça, révéla Kou en réprimant son rire. Quand je te battais et il intervenait, tu fuyais juste après malgré tes blessures.


    Soucieux, Rentarou ne sut pas quoi dire dans le cas présent. Cette évocation du passé lui parut si étrange et troublante, même si la comparaison se justifiait. Tout petit déjà, il retenait ses larmes et ses cris du mieux autant que possible puis se cachait loin de tout le monde pour pleurer et nettoyer ses plaies.


    - Je suis comme ça, c'est tout, répliqua le jeune colosse plus sèchement qu'il ne le voulut réellement.
    - Ca me va comme ça, dit Kou. Rentarou, je voulais juste parler avec toi et trouver un moyen de nous voir au lycée sans causer de malaise. As tu une idée ?


    A présent que la conversation s'engagea sur ce domaine là, le visage du jeune colosse tiqua un peu. Il se retourna vivement pour ne pas montrer son trouble. Le lycéen géant connaissait les mots à lui dire mais aurait voulu les retenir au plus profond de sa gorge. Par ailleurs, celle-ci le brûlait littéralement rien qu'à cette perspective.


    Cependant Rentarou savait aussi qu'il devait accepter cette solution. Malgré une rancune encore tenace envers Kou pour tous les coups que le garçon avait pu lui donner et surtout pour chaque parole haineuse blasphémant sa mère, le jeune homme aux cheveux de jais était forcé de faire amende honorable pour garder une réputation correcte au sein du lycée.


    Les poings et la mâchoire serrés, il demeura encore quelques instants à ruminer ces pensées puis fit volte-face à son ancien bourreau.


    - Je te pardonne, annonça Rentarou d'une voix grave, effaçant au mieux les traces de colère qui pouvaient subsister sur son visage.


    - Je ne te demandais pas ton pardon, protesta Kou en écarquillant ses étroits yeux de surprise. Je cherchais juste une sorte d'accord de non-ingérence ou un truc du même genre.


    - Je le sais, renchérit Rentarou, mais si je ne sais pas pardonner les fautes commises par d'autres alors je ne vois pas comment quelqu'un pourrait me pardonner les miennes.


    - Je vois, murmura Kou après un bref instant de silence. Dans ce cas, tout est réglé ?


    - Oui, c'est réglé, approuva Rentarou en s'approchant de la porte. J'y vais. Tu m'accompagnes ?


    - Non, je suis de corvée ce matin et je vais ouvrir les volets, répondit Kou. A plus !


    Sur ce, le lycéen géant passa le seuil de la porte de la salle de Dessin. Il marcha un mètre ou deux dans le couloir et remarqua un certain adolescent aux cheveux ébènes adossé contre le mur, les mains dans les poches de son pantalon, et s'arrêta à sa hauteur.


    - Shiromiya-kun, je t'avais dit de ne pas me suivre, s'exclama Rentarou dont une veine se mit à grossir à sa tempe.


    - J'étais inquiet, expliqua son condisciple en redressant la tête vers son interlocuteur. Je craignais un incident entre vous deux ce qui aurait pu être très fâcheux.


    - Tu as tout entendu ?


    Ce n'était pas une vraie question. Il était clairement évident qu'à deux mètres d'une salle, la porte ouverte, on ne pouvait pas faire autrement que de suivre la conversation que tenait les personnes à l'intérieur.


    - Tu crois que j'entends avec de la musique dans les oreilles ? s'enquit Shiromiya en posant un doigt sur un de ses écouteurs.


    - Tu m'as dit que tu lisais sur les lèvres et sur le visage. Alors tu pouvais comprendre notre conversation sans entendre.


    Cette remarque fit avoir un geste d'agacement à Shiromiya. Il passa sa main contre sa face en fermant les yeux. Son visage se durcit et ses bras se croisèrent contre sa poitrine.


    - D'abord sache que je suis resté ici dès que j'ai constaté que Fukuda-han et toi ne vous disputiez pas, lança t-il d'une voix très froide et calme. Ensuite je suis peut-être très bon pour les capacités dont tu viens de citer mais elles sont inutiles dans le cas présent. Pour déchiffrer une expression faciale et lire sur les lèvres d'une personne, il faut impérativement être face à elle ou au moins à ses côtés et non à l'autre bout de la pièce.


    - Ca va, j'ai compris, marmonna Rentarou, vexé.


    Sa colère venait de retomber automatiquement face à celle que manifestait actuellement son condisciple à son égard.


    Essayant de changer de sujet, Rentarou choisit la première chose qui lui vint à l'esprit et surtout que son regard accrocha, à savoir les écouteurs dans les oreilles de Shiromiya.


    - Comment tu écoutes de la musique avec ça ? demanda Rentarou en pointant l'écouteur. Il n'y a pas de fil qui va des écouteurs au lecteur.


    - Un fil ? s'exclama son interlocuteur dont les très fins sourcils se levèrent tant sa stupéfaction fut grande.


    - Mon lecteur MP3 a un fil aux écouteurs, détailla Rentarou naïvement. J'ai même aussi un chargeur pour recharger la batterie quand elle est faible.


    - Tu es né en quelle année ? interrogea t-il, très perplexe.


    - Je suis né le 11 Novembre 2036, répondit Rentarou qui ne comprenait pas le sens de la question.
    - Dans ce cas, je me demande dans quelle profonde caverne ou sur quel village de très haute montagne où tu as pu vivre pour être si ignorant, soupira Shiromiya.


    - Je ne suis pas un ignorant !


    - Le lecteur MPX, dit Musix Player Next Génération a été commercialisé pour la première fois en l'année 2028, révèla le lycéen en retrouvant son air grave et sérieux. Cet appareil a remplacé les lecteurs MP3 et ne nécessitent plus aucun branchement puisqu'ils sont équipés en WI-FI.


    Poussant un très gros soupir, Rentarou réalisa qu'il aurait sans doute mieux fait de s'abstenir de changer de sujet de conversation. De toute façon, l'adolescent se douta que Shiromiya comptait certainement y revenir très vite.


    - Avez-vous réglé vos problèmes ?


    - Ouais, répondit Rentarou évasivement. Tout est réglé.


    - En es-tu certain, Satsuma-han ? insista Seiichi soucieux. Autrement, il nous reste une vingtaine de minutes avant le commencement des cours ce qui est largement suffisant pour trouver Masami-sensei et nous entretenir avec lui de notre problème.


    - Tout va parfaitement bien maintenant, Shiromiya-kun, reprit Rentarou en s'efforçant d'adopter un ton décontracté et calme. A présent, je vais chercher mes affaires.


    - Dans ce cas, tu vas devoir encore me supporter encore un peu, estima Shiromiya en lui emboitant le pas. Je dois moi-même récupérer ma serviette dans mon casier.


    Les deux jeunes ne prononcèrent plus un mot ensuite. Ils marchèrent silencieusement dans les couloirs du rez-de-chaussée et atteignirent rapidement le lieu de leur destination.


    - Je crois que j'ai compris, dit subitement Rentarou alors que tous deux pénétrèrent dans la salle des casiers.


    - Que crois-tu donc avoir compris ? l'interrogea Shiromiya en se retournant vers lui.


    - Tu m'apprécies bien, hein ? rétorqua Rentarou d'un sourire espiègle. C'est pour ça que tu restes avec moi ou me suis malgré les excuses que tu me donnes.


    Scrutant le lycéen géant de son regard fixe, l'adolescent aux cheveux ébènes garda le silence une minutes ou deux puis se contenta de hausser les épaules.


    - Si tu éprouves du plaisir à le croire, crois-le, répliqua t-il. Toutefois, cela m'importe bien ce que tu peux penser de moi.

     

     

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