• Chapitre 7

     

    Chapitre 7

     

     

    Baillant une énième fois, Rentarou luttait contre sa fatigue pour ne pas s'écrouler sur sa table et dormir jusqu'à la fin du cours d'Anglais. Depuis la découverte de la porte secrète deux semaines plus tôt, le jeune homme aux cheveux de jais rentrait chaque soir très tard au lycée, si tard qu'il devait s'acheter un sandwich en ville car l'heure du diner était dépassée depuis longtemps.

    L'adolescent ne se couchait pas non plus immédiatement car il devait travailler sur ses cours, faire ses devoirs et approfondir ses leçons. Il s'endormait généralement vers trois heures du matin sur un cahier, un crayon à la main, sous la lumière du spot de son bureau.


    Malgré sa fatigue et l'envie éprouvées de dormir en cours, le jeune homme se l'interdisait. Certains de ses condisciples ne s'en privaient pas d'ailleurs mais il refusait de les imiter. Puisqu'il avait choisi de son plein gré de se rajouter une surcharge de travail supplémentaire, le lycéen géant devait en supporter les conséquences.


    Face à ses étudiants, Mademoiselle Aizawa était une femme d'une cinquantaine d'années, même si celle-ci tentait vainement de chasser les effets du temps par le moyen d'une coloration brune et de porter des lentilles de contact. Elle fournissait à sa classe de longues explications sur plusieurs points du texte mais son rugueux et fort accent texan gênait beaucoup la compréhension. Selon les perfides rumeurs circulant au sein du lycée, tous ses étudiants n'auraient jamais rien compris à ses cours s'ils n'avaient pas eu chaque fois le texte sous les yeux. On racontait souvent que chaque élève interrogé oralement recevait toujours la plus mauvaise note puisqu'il ne comprenait pas les questions qui lui étaient adressées.

    - Now I am going to interrogate a student, dit subitement la professeur d'anglais


    A travers la salle, le silence le plus complet régna instantanément. Chacun se figea et essaya de conserver une attitude plus que normale, priant pour ne pas être la malchanceuse victime à être désignée par son bourreau.


    - It seems me I had listened never Satsuma-kun, annonça t-elle après de très longues minutes de réflexion et de terreur.


    Alors que le reste de la classe poussa un grand soupir de soulagement et recommença à respirer normalement, Rentarou pesta intérieurement de sa mauvaise fortune. Il n'était déjà pas bon en cette matière mais aujourd'hui le lycéen géant n'avait pratiquement rien suivi au cours. L'adolescent avait tout juste lu le texte sur lequel dissertait leur professeur depuis une demie-heure et ne voyait pas comment il réussirait à répondre à toutes les questions qui lui seraient posées. Incapable d'échapper à cette pénible corvée, le jeune homme aux cheveux de jais se résigna et se leva pour se rendre au tableau où Aizawa l'attendait, assise à son bureau.


    - Good Satsuma-kun, s'exclama t-elle en posant son livre contre ses jambes. Are you ready ?


    Même s'il ne l'était absolument pas, l'adolescent hocha lentement de la tête pour répondre affirmativement.


    - So it begins, enchaina t-elle. In this text, who is the main protagonist ? Tell me his motivations too.


    Rentarou déglutit difficilement sa salive. Il ne connaissait pas la bonne réponse maisse souvenait que le document était un article de journal sur une jeune femme.

     

    Malheureusement, le jeune homme n'avait pas la moindre idée de ce qu'elle avait fait.


    - This text is newpaper who speak of one young woman, commença Rentarou très hésitant qui cherchait à gagner du temps.


    - Le pronom who est utilisé pour désigner une personne, corrigea son professeur. Pour parler d'un objet, tu dois employer le pronom which.


    Retenant un sourire, l'adolescent songea que son faible niveau dans la langue de Shakespeare allait beaucoup l'aider à surmonter cette épreuve. Il devait rester une douzaine de minutes avant la fin du cours et de son calvaire. En accentuant davantage son problème avec la grammaire anglaise, Rentarou pourrait peut-être s'en tirer à bon compte.


    - Je suis désolée, Aizawa-sensei, s'excusa Rentarou. J'ai du mal à le retenir.


    - Resume now, décida Aizawa. Who is this woman ?


    Son plan lui avait paru correct au début mais il coinçait maintenant. Utiliser sa faiblesse en grammaire pour ralentir l'interrogation était une bonne idée mais encore fallait-il avoir des choses à raconter pour faire des fautes sur les phrases formulées. Actuellement, son pauvre cerveau n'avait aucune idée sur la situation de cette femme et ne voyait pas quoi inventer sans risquer d'avouer au professeur que son élève n'avait rien suivi au cours. Cela lui aurait coûté une retenue.


    - We are wainting, Satsuma-kun, s'impatienta la professeur d'Anglais.


    Poussé dans ses retranchements, il se décida finalement à utiliser le dernier atout qui lui resta.


    - I know things to say but I don't know how to say them in english, tenta Rentarou. Can I


    Au moment où il s'apprêta à réclamer davantage de temps pour réfléchir à la formulation de ses phrases, la sonnerie libératrice retentit à travers le couloir du second étage et allègea tant le cœur de Rentarou qu'il aurait presque sauté de joie au plafond.


    - Puisque nous n'avons pas eu le temps de terminer cette interrogation, décida Aizawa d'un ton tranchant, tu me rédigeras un commentaire de trois pages minimum de ce texte, Satsuma-kun, et je veux ce devoir pour demain.


    - Mais nous n'avons pas cours d'Anglais, protesta Rentarou


    - Tu sais qu'il existe un bureau pour chaque professeur dans ce lycée, non ? fit-elle sèchement. Tu me rendras ton devoir demain matin avant le début des cours ou tu auras une retenue toute une semaine.


    Rentarou comprit qu'il n'y avait aucun moyen de négocier. Le lycéen géant étouffa difficilement sa colère et sa frustration en regagnant sa place pour ranger ses affaires. A cause de ce stupide devoir, il ne pourrait pas sortir et s'entrainer ce soir. L'adolescent venait justement de développer une technique intéressante et voulait l'améliorer encore. A la place, il plancherait plusieurs heures à comprendre cet article et à en écrire un commentaire avant de le traduire. Le jeune homme aux cheveux de jais avait déjà suffisament de travail à cause des révisions pour le prochain contrôle de Mathématiques et la dissertation en Histoire. Ces deux devoirs étaient aussi prévus pour demain.


    - Auras-tu besoin d'aide ?


    En entendant une voix près de lui alors que ses condisciples étaient déjà partis, Rentarou se demanda qui parlait et surtout à qui cela s'adressait. Il aperçut alors Shiromiya qui était resté assis devant sa table. Son regard remarqua en même temps son lecteur et les deux écouteurs posés sur le cahier.


    - Je peux t'aider à faire ton devoir d'Anglais si tu le veux, annonça t-il en dirigeant ses iris bleus océan en la direction de son voisin.


    - Pourquoi me le proposes-tu ? s'étonna Rentarou en arquant un sourcil. D'habitude, tu ne m'adresses pas la parole. Tu m'ignores même.


    - C'est exact, approuva Shiromiya, mais tu vas m'aider toi-même en Chimie. Si tu n'étais pas mon binôme, j'obtiendrais sans aucun doute de très mauvais résultats. Comme au collège.


    - Tu veux m'aider car on fait équipe en Chimie ? répéta Rentarou interdit.


    Posant les mains sur sa table, Shiromiya se leva et lui fit face. Contrairement aux autres jours, il arborait un visage déterminé et ferme. On ne lisait aucune trace de sa froideur coutumière.


    - C'est pour moi une question d'honneur, révéla t-il en mettant sa main droite sur son cœur. Si j'ai de bons résultats en une matière grâce à toi, je dois t'aider à en avoir aussi dans une matière où tu es moins bon.


    Quelque peu interloqué, Rentarou n'était pas tout à fait sûr de comprendre cette logique. Jusqu'à présent, il n'avait encore jamais rencontré personne décidée à retourner un service. Les gens étaient égoïstes par nature. Ils étaient contents du service rendu et le prenaient pour acquis. Toutefois, le lycéen géant se sentait heureux actuellement. Après avoir essayé de très nombreuses fois de communiquer avec son voisin de classe, ce dernier venait finalement à lui. Il arrivait enfin à établir le contact avec un jeune de son âge.


    - Si c'est important pour toi, c'est d'accord, accepta Rentarou.


    Sur ce, il tendit sa main à son interlocuteur. Son condisciple la fixa d'une grande attention de son regard inquisiteur avant de donner la sienne. Ils échangèrent une brève poignée de main et l'adolescent aux cheveux ébènes la retira très rapidement.


    - N'as tu pas un cours de Sociologie ? fit immédiatement Shiromiya en plaçant sa main gauche contre sa tempe.


    Rentarou acquiesça de la tête en remerciant son camarade très poliment et se dirigea vers la sortie de la salle de classe. Son esprit se remémora de cette sensation de douce chaleur si agréable qu'il venait de ressentir en serrant la main de Shiromiya. Le lycéen géant pensa aussi que l'adolescent aux cheveux ébènes savait le cours suivant où il se rendait alors que c'était un cours optionnel. Tous deux n'étaient plus ensemble. Comment en avait-il eu connaissance ? Un léger sourire se dessina sur son visage. Le jeune homme aux cheveux de jais se retourna en passant la porte.


    - Tu es toi aussi une personne étrange, Shiromiya-kun.


    Là dessus, il passa le seuil de la porte et marcha dans le couloir jusqu'à l'escalier. Rentarou s'apprêta à se rendre à l'étage supérieur quand son attention fut distraite par un garçon de sa classe. Celui-ci avait des cheveux noirs très courts et de très larges épaules. Toutefois, sa taille était au moins inférieure de dix centimètres à la sienne. Son condisciple paraissait perdu et demeurait immobile. Seule sa tête pivotait et regardait un peu partout autour de lui, se grattant nerveusement le crâne.


    - Tachibana-kun, cria Rentarou en venant vers lui. As-tu un problème ?


    - Oui, je ne sais pas où est mon prochain cours, répondit-il paniqué. Je dois aller en Sociologie mais je ne sais pas du tout où est la salle !


    - Au troisième étage, dans le couloir de droite en sortant de l'escalier, à côté de la salle de Droit.
    - Comment sais-tu ça ? fit Tachibana intrigué.


    - Je suis les cours de Droit et de Sociologie. Si tu veux, tu peux m'accompagner et nous irons ensemble au cours.


    Le jeune homme accepta la proposition de son condisciple et lui emboita le pas. Tous deux montèrent rapidement la volée de marches qui les séparait de l'étage supérieur, courant presque car ils étaient en retard. Comme dans toutes les écoles japonaises, le lycée accordait une dizaine de minutes de pause entre chaque heure, excepté dans le cadre d'un double cours où le professeur était parfaitement libre d'accorder ou non ce temps. Toutefois, changer de classe en dix minutes s'avérait parfois très juste, surtout pour les premières années qui avaient du mal à se repérer dans leur nouvel environnement ou si l'on prenait ce temps pour converser avec un camarade.


    Lorsque Rentarou et Tachibana poussèrent la porte de la salle de Sociologie, ils se retrouvèrent dans une pièce de petite taille en comparaison aux autres du lycée beaucoup plus spacieuses. La disposition des tables changeait aussi ici. Ordinairement, chaque salle de classe était pourvue approximativement d'une vingtaine de tables individuelles placées dans un alignement parfait. Ici, elles étaient toutes collées l'une à l'autre. Cet assemblage formait un grand U.


    Contrairement à Tachibana, Rentarou ne fut pas surpris de l'agencement des lieux. La semaine dernière, il avait suivi le cours de Droit avec le même professeur et cinq autres étudiants de la même année que la sienne. La première chose que l'enseignant avait demandé était d'arranger les tables afin de les placer toutes au premier rang l'une contre l'autre.


    - Puisque nos deux retardataires sont arrivés, commençons, annonça la voix tranquille du professeur Yamaguchi.


    Le professeur Yamaguchi était un vieil homme qui atteignait pratiquement la soixantaine, même si personne n'était capable de lui donner un âge exact. Celui-ci se plaisait à semer le doute dans l'esprit de ses collègues et de ses étudiants. Malgré ses cheveux gris et sa barbe drue, il restait une personne joviale et extrêmement dynamique, toujours à l'écoute des problèmes d'un élève et capable de rester une nuit entière au lycée pour aider un d'eux à mieux comprendre un cours, même si le sujet était éloigné de la matière qu'il enseignait.


    - Comme vous l'avez étudié au collège en Histoire, c'est en 2022 que le Japon a choisi d'adopter sa politique qui lui a permis de remonter son économie, dit le professeur de Sociologie. Un de vous peut me dire ce que c'est ?


    Un long silence s'installa à travers la pièce durant lequel Rentarou hésita à répondre. Il connaissait parfaitement la répondre mais craignait de la dire. Finalement, une jeune fille pourvue deux longues tresses noires leva sa main assez hésitante. Le professeur l'invita à répondre. Celle-ci se mit debout pour répondre à la question :


    - En 2022, le ministre Takahashi Kouichi a choisi d'inaugurer une nouvelle politique consistant à abandonner toutes les politiques sociales. Selon sa théorie, les gens sont capables de s'en sortir seuls. Il décida d'investir l'argent économisé soit pour les entreprises soit pour le système éducatif.


    - C'est correct, Osagawa-san, approuva Yamaguchi. Cependant quelle fut la conséquence de cette politique ?


    Immédiatement, une douzaine de mains de se leva. Celle de tous les élèves présents, à l'exception de celle de Rentarou. Le professeur choisit d'écouter Sawamura, un autre garçon de la classe de Rentarou :


    - Grâce à cette réforme, le Japon a réussi à sortir de la crise en moins de cinq ans et à revenir à sa place de numéro deux au niveau mondial. En plus, le reste du monde en voyant l'efficacité d'une telle politique a décidé de l'adopter lui aussi, exposa Sawamura avec enthousiasme. Y a vraiment de quoi être fier d'être japonais, hein ?


    Baissant la tête, Rentarou n'appréciait pas du tout une telle conclusion. Il n'était absolument pas fier du tout d'être japonais. Les résultats obtenus à cause de ce sacrifice consenti pour obtenir les meilleurs résultats économiques possibles ne pouvait pas être en aucun cas justifié à ses yeux.


    - La réponse est correcte, Sawamura-kun, fit Yamaguchi. Néanmoins, c'est la conséquence officielle. A présent, quelqu'un pourrait me dire la conséquence officieuse ?


    Un long silence plana à travers toute la classe qui parut totalement incapable de répondre à cette question. Finalement Rentarou se décida à expliquer ce qu'il savait en prenant garde de ne pas dévoiler son animosité vis à vis de cette réforme injuste.


    - Suite à cette politique, les personnes dont les salaires étaient très bas ou au chômage ont du quitter les grandes villes ou se réfugier dans des quartiers secondaires pour vivre dans des installations obsolètes ou loger dans des appartements d'une à deux pièces.


    - Mais j'ai jamais entendu parler d'un truc pareil, protesta un garçon dans le fond.


    - C'est la particularité de notre pays, intervint Yamaguchi en faisant un geste d'apaisement. Nous, japonais, avons un grand sens de l'honneur et dissimulons ce qui fait honte.


    - Comme la pauvreté ? fit une fille à côté de Rentarou.


    - Oui. Par différentes mesures, les gouvernements ont réussi à déplacer la misère vers des endroits où on pouvait l'oublier et laisser le pays fleurir tranquillement sans se soucier de ceux qui avaient besoin d'être aidés.


    Le professeur marqua un temps de pause durant lequel il observa soigneusement l'ensemble de ses étudiants avant de poursuivre :


    - Néanmoins, je veux vous apprendre à être critique et à voir tous les éléments d'une situation avant de réaliser une analyse correcte. Par conséquent, nous étudierons ensemble au cours des trois ans à venir la structure sociale de notre pays et celles d'autres pays pour nous faire notre propre opinion.


    Il se déplaça ensuite vers son bureau et prit un livre qu'il ouvrit en cherchant sa page.


    - A présent, sortez vos livres et ouvrez les à la page 23, annonça t-il. A partir d'aujourd'hui, nous traiterons des différentes couches de population composant notre société.


    Le reste de l'heure passa ainsi à écouter les différentes explications du professeur et à prendre des notes pendant que celui-ci marchait de long en large à travers la pièce tout en passant devant et derrière eux.
    En sortant du cours, Rentarou fut rattrapé par Tachibana et Sawamura. Il s'immobilisa, intrigué, et se demanda ce que tous deux lui voulaient.


    - Satsuma, tu rentres avec nous ? demanda Sawamura.


    - Rentrer ? fit Rentarou très étonné.


    - Les cours sont finis, s'exclama Tachibana, alors nous pourrions trainer un peu en ville et passer un moment ensemble. Ce serait sympa de faire connaissance. Après tout, on est dans la même classe et nous ne connaissons pas beaucoup.


    D'abord très surpris, Rentarou ressentit ensuite un profond bonheur de constater que ses camarades de classe acceptaient enfin de passer du temps avec lui et souhaitaient même apprendre à mieux le connaître. Cela lui faisait vraiment un immense plaisir.


    - En fait, je suis interne, révéla Rentarou en leur adressant un sourire. Cependant j'ai le droit de sortir tant que je suis rentré pour dix-huit heures.


    - Vraiment ? Que se passe t-il autrement ? questionna Sawamura.


    - Le portail du lycée est fermé et il n'est rouvert que le lendemain à sept heures.


    - C'est encore plus dur que le couvre-feu, signala Tachibana en écarquillant suffisamment ses yeux pour distinguer correctement ses pupilles noires. Nous, si on est pris dehors après vingt-deux heures, la police nous ramène chez nos parents.


    - Ca m'ait déjà arrivé, confirma Sawamura. Pour un quart d'heure de retard, je vous dis pas le savon que les flics m'ont passé ! Et je vous passe celui de mes parents !


    - Sinon tu veux venir avec nous ? demanda Tachibana à Rentarou voulant revenir au sujet principal de la conversation. On irait sans doute manger des hamburgers !


    Si cette discussion s'était produite hier ou n'importe autre jour qui avait suivi la rentrée scolaire, Rentarou aurait immédiatement accepté. Cependant il était tiraillé actuellement entre son envie de fréquenter des jeunes de son âge et sa conscience qui lui rappelait l'entretien avec Shiromiya qui s'était déroulé une heure plus tôt. Son voisin s'était seulement engagé à l'aider à obtenir de bons résultats en Anglais et n'avait ni mentionné de travailler ensemble ni même fixé de rendez-vous pour se voir à ce sujet. Pourtant, le lycéen géant se sentait très mal à vis à vis de l'adolescent aux cheveux ébènes. Il devait rendre ce devoir demain matin avant huit heure et demie ou la semaine suivante s'annoncerait comme très mauvaise pour lui. Par conséquent, son condisciple serait forcé de préparer ce travail aujourd'hui même.


    - Je ne peux pas aujourd'hui, se résolut finalement Rentarou d'une voix morne au bout de très longues minutes de réflexion intérieure. J'ai mon devoir d'Anglais à faire.


    - Ah oui ! Ce devoir que t'a imposé la prof comme t'as pas fini l'interro, se souvint Sawamura.


    - Eh bien, on n'a que reporter ça plus tard, fit Tachibana avant de jeter un coup d'œil à son camarade. Tu viens, Sawamura-kun ?


    - J'arrive, répondit-il en lui emboitant le pas. Allons manger des tas d'hamburgers ! On pourrait même aller au karaoké ou jouer à un game center aussi !


    Planté au beau milieu de ce couloir, le jeune homme aux lunettes sombres regardait en silence ses deux camarades s'éloigner en plaisantant gaiement. Il lui semblait que ce si profond sentiment de solitude qui lui déchirait tout le temps les entrailles venait de s'intensifier davantage.


    Malgré la foule nombreuse de lycéens circulant dans ce couloir, Rentarou était tout seul. Il vivait toujours seul. L'espace d'un instant, le lycéen géant se demanda s'il avait fait le bon choix puis se rappela vite à l'ordre. L'adolescent venait de faire son choix et avoir des regrets ne lui apporterait rien de plus que de la souffrance.


    Ressentant un douloureux pincement au cœur, Rentarou descendit trois étages pour rejoindre la salle des casiers et déposer ses affaires en ne conservant que celles d'Anglais. Il quitta ensuite le bâtiment des cours pour gagner celui de la vie scolaire. Le jeune homme aux cheveux de jais traversa un long couloir, dépassa le réfectoire puis les trois pièces de détente, réservées exclusivement aux internes, et atteignit la bibliothèque.


    La bibliothèque du lycée était un endroit paisible et un cadre splendide pour travailler. Les longs et hauts rayonnages où se rangeaient les livres étaient construits dans un bois de chêne très rare. Chacun s'ornementait à sa tête d'une gravure d'un célèbre écrivain de la littérature.
    S'avançant vers un comptoir sur sa gauche sur lequel s'accumulait une grande quantités d'ouvrages et de papiers, Rentarou aperçut la bibliothécaire. c'était une femme très petite aux cheveux noirs et frisés à qui il lui parut toujours aussi impossible de donner un âge. le lycéen géant se pencha vers elle, lui indiqua brièvement le motif de sa présence et s'avança vers le fond de l'immense pièce.


    A cet endroit se tenait l'espace de travail où se dressaient une dizaine de tables à quatre places. Quelques ordinateurs étaient aussi disponibles afin d'accéder au fond et rechercher des ouvrages à partir d'un thème précis ou pour se connecter sur Internet.
    Ce fut à une de ses tables en train d'écrire quelque chose que Rentarou retrouva son condisciple. Il se dirigea vers lui puis souleva la chaise à côté et s'assit.


    - Que veux-tu ? interrogea Shiromiya sans cesser d'écrire.


    - Je veux faire ce devoir avec toi, expliqua Rentarou. Je veux bien que tu m'aides mais je n'aime pas du tout le fait de donner un travail pour lequel je n'ai rien fait.


    L'adolescent aux cheveux ébènes donna un très rapide coup d'œil au nouveau venu avant de s'arrêter d'écrire. il posa son stylo et se tourna.


    - Je pensais que tu comprenais très mal l'anglais, dit Shiromiya d'une voix neutre qui masquait totalement son étonnement.


    - Si tu m'expliques de quoi parle le texte, je suis capable de dire ce que j'en pense et d'en faire un commentaire correct, non ?


    - Et es tu capable d'analyser les figures de style du journaliste ? ironisa t-il. Si je me souviens de ta brillante prestation de tout à l'heure, tu ne sais même pas différencier who de which. Je préfère également m'abstenir de porter un commentaire sur le vaste vocabulaire dont tu disposes.


    Rentarou détesta plus que tout ce commentaire sarcastique sur ses capacités. Certes, la refléxion était parfaitement justifiée. Son niveau en Anglais se limitait aux phrases de base. Mais il n'aimait pas qu'une personne lui rappele ses faiblesses. Néanmoins, le jeune homme aux cheveux de jais se força à passer outre.


    - Dans ce cas, travaillons en équipe. Je travaille sur le sujet du texte et toi son style puis on fait une synthèse. Qu'en penses-tu ?


    - Nous pouvons toujours essayer, accepta Shiromiya d'un ton condescendant.


    Au cours des trois heures qui suivirent, les deux garçons se consacrèrent donc à l'étude de cet article où un journaliste rapportait le cas d'une mexicaine immigrant illégalement aux États-Unis afin de gagner davantage d'argent pour permettre à sa petite fille et à sa mère de mieux vivre. En premier lieu, Shiromiya résuma le texte à Rentarou en quelques points importants puis celui-ci se mit à écrire un commentaire en essayant d'être le plus objectif possible pendant que son camarade recherchait les différents moyens utilisés par l'auteur pour mettre son texte en valeur. Lorsqu'ils eurent achevés tous deux leur part, les garçons mirent leur travail en commun afin de rédiger une synthèse. Ce fut seulement à ce moment que Shiromiya traduisit le produit final en anglais.


    - Tu arriveras à me lire pour recopier ? questionna Seiichi en déposant son stylo sur la table.


    - Oui, c'est parfait, assura Rentarou. Je te remercie beaucoup pour ton aide.


    Alors que le lycéen géant commençait déjà à recopier le texte, l'adolescent aux cheveux ébènes s'apprêta à se lever mais quelque chose sembla le retenir.


    - Satsuma-han, murmura t-il en gardant son visage impénétrable, tu ne devrais pas essayer d'être ami avec moi.


    - Comment ça ? s'écria vivement Rentarou en cessant sa recopie tandis que le reste des étudiants présents sur les lieux réclama le silence.


    - Je ne suis pas une personne à fréquenter alors tu ne devrais pas être rester avec moi si tu veux toujours être bien vu par les autres.


    - Je ne m'occupe pas des rumeurs, répliqua Rentarou en parlant bas même si son volume sonore resta encore assez élevé.


    Son interlocuteur se fâcha d'une voix toujours neutre :


    - Il y a beaucoup de bruits sur ma famille alors tu pourrais être éclaboussé si tu cherches à me fréquenter davantage. Alors reste à l'écart. Compris ?


    D'abord, Rentarou eut du mal à suivre puis réalisa ce que cachait réellement ce rejet et laissa un petit sourire se peindre sur son visage.


    - Je n'ai pas envie de te laisser tomber, Shiromiya-kun. Tu sais, je pensais que je te laissais indifférent comme tu ne me réponds jamais alors qu'en vérité tu t'intéresses aussi à moi mais d'une manière différente, c'est ça, n'est ce pas ?


    - Je ne vois absolument pas ce dont tu fais allusion, se défendit Shiromiya en se levant.


    Rentarou contempla attentivement son condisciple et songea que celui-ci n'appréciait pas du tout de montrer publiquement ses sentiments. Il lui ressemblait tant. Comme lui, le jeune homme aux cheveux de jais ne savait pas comment exprimer les siens et les renfermait au plus profond de son âme.


    - Si tu veux continuer à m'ignorer, tu peux le faire, déclara Rentarou en se remettant à écrire. Mais moi, je continuerais à te parler.


    L'adolescent aux cheveux ébènes demeura un long moment silencieux et immobile. Seule sa main droite bougea pour se plaquer contre sa bouche. Il finit par se décider à quitter la pièce.
    Parvenu à l'extérieur de la bibliothèque, le jeune homme gagna lentement le réfectoire, désert à cette heure, et s'adossa nonchalamment à un mur. Les traits de son beau visage pâle se détendirent et semblèrent exprimer une extrême lassitude.


    Ma vie est horrible, songea mentalement Seiichi. Je me déteste. Une personne telle que moi qui fait souffrir un être parfait comme Satsuma Rentarou-han ne mérite pas de vivre. Lui ... Les autres ... Je blesse tout le monde ... Dieu, existes-tu vraiment ? Oui ? Non ? Si tu existes, tue-moi. S'il te plait. J'en ai assez de supporter cette carcasse si lourde qui est la mienne. S'il vous plait ... Quelqu'un ... Tuez-moi ....

     

     

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