• Chapitre 42


    Les deux jours qui suivirent cette pénible nuit où leur mission avait échoué, Rentarou et ses amis ne revinrent pas en classe. Leur maladie prétextée était censée durer jusqu'au Lundi matin. D'ailleurs, ils se sentaient vraiment malades. La perfidie de Noguchi les dégoûtait.


    Pour passer le temps jusqu'à leur reprise des cours, la petite bande essayait de reprendre une vie normale et de ne pas penser à cette sombre histoire. Rentarou s'entrainait à mieux maîtriser les effets sur ses balles grâce aux judicieux conseils de ses amis. Seiichi lisait un roman par jour. Tyro s'acharnait à pulvériser le plus possible d'extraterrestres avec sa console. Shintarou s'était replié dans sa chambre et regardait une énième fois tous ses coffrets DVD de dessins animés. Kou profitait d'être seul à l'appartement pour regarder la télévision sans contraintes. Il ne cessait de zapper pour trouver une émission l'intéressant. Enfin Takaishi était parti rendre visite à ses parents. le jeune homme ne leur avait rien dit sur son vrai motif prétextant avoir eu une permission. Trop heureux de revoir leur fils, ceux-ci s'en réjouissaient et lui consacraient tout leur temps.


    Ignorant tout des événements s'étant déroulés au lycée depuis la semaine dernière, Murakami Mari s'éveilla de très bonne heure pour un Samedi matin. Après être sorti de son profond lit à baldaquin aux longs rideaux roses tombant sur le parquet ciré, la jeune fille s'assit devant sa coiffeuse. Elle démêla un minimum ses cheveux blonds comme les blés et les laissa retomber dans le creux de ses frêles épaules. L'adolescente se leva ensuite et s'avança vers une penderie couvrant tout le pan du mur gauche de la pièce. Sa main fit glisser l'une des portes, prit quelques affaires et enfila sa robe de chambre.


    Ayant terminé de se préparer, Mari sortit de sa chambre et arriva dans la petite antichambre. Néanmoins, l'adjectif petit s'avérait très relatif. La jeune fille aurait probablement pu inviter tous ses camarades de classe sans craindre un manque d'espace. Cependant elle ne faisait jamais rien ici, à part ses devoirs sur la table ronde au centre de la pièce sur laquelle était posée un bouquet de splendides roses blanches. Le reste du temps, la métisse préférait souvent se réfugier dans la chambre réservée à Yoko même si sa meilleure amie n'était pas là.


    Après avoir traversé l'antichambre, l'adolescente se retrouva dans un couloir aux murs jaunes pâles. Un épais tapis rouge reposait sur le parquet lui permettant de marcher à pieds nus sans craindre le froid. Mari remonta ce couloir et tourna à un angle, poursuivit sur quelques mètres et s'arrêta devant l'une des portes. Elle ouvrit et franchit son seuil.


    Derrière se trouvait la salle de bains. L'une des douze salles de bains du manoir familial.
    Pendant que l'eau coula, Mari retira sa robe de chambre, défit sa chemise de nuit et les plia avec soi. Elle entra ensuite dans son bain.


    La baignoire était immense. Elle prenait la moitié de la pièce. Celle-ci devait donc avoir la même taille que la moitié d'un court de tennis. Pour agrémenter davantage les bains, de l'eau savonneuse et parfumée à la fleur d'oranger coulait du robinet.


    A la fin de ses ablutions, Mari s'habilla. Elle passa un joli chemisier blanc mettant légèrement en valeur sa poitrine, dont les formes commençaient à naître, une courte jupe bleue marine plissée s'arrêtant un peu avant les genoux, de très fins collants et des ballerines d'un blanc immaculé.


    Avant d'aller déjeuner, elle retourna à sa chambre remettre les affaires portées pour venir ici. La jeune fille aurait pu laisser cette tâche à un domestique. C'était leur rôle de tenir les lieux en ordre et de ranger à place les objets qui ne l'étaient pas. Cependant la vie au collège l'avait amené à prendre ce pli. A force de s'être occupée de sa personne pendant quatre ans, l'adolescente continuait.


    En ressortant, Mari prit à gauche cette fois et arriva à un escalier aux marches fait de marbre blanc si longues et hautes qu'il aurait été possible de s'allonger sur l'une d'elles pour faire une sieste. Elle en descendit une dizaine et atteignit un palier intermédiaire. En face montait un autre escalier donnant sur une autre aile. La jeune fille se contenta de tourner et descendit encore une vingtaine de marches avant de se retrouver dans l'immense hall d'entrée.

     

    L'adolescente le traversa et passa une porte vitrée derrière laquelle se trouvait la petite salle à manger, celle réservée exclusivement à sa famille et aux intimes.


    Après un copieux petit-déjeuner où elle avait avalé trois croissants avec son chocolat chaud, Mari remonta au premier étage et se rendit à une pièce très importante pour elle.


    Autrefois, sa salle de jeux où elle s'amusait des heures avec ses poupées, Mari avait exilé depuis longtemps tous les jouets contenu dedans. A la place, l'adolescente avait placardé des posters de danseurs partout sur les murs. D'autres affiches, des pages arrachées de magazines ou de livres en fait, décrivaient des techniques de danse.


    La jeune fille alla jusqu'à un petit meuble devant lequel s'agenouilla et ouvrit une des portes pour sortir un justaucorps, un tutu et des ballerines avec une ferveur quasiment religieuse. Elle enfouit son visage dedans durant de longues minutes et renouvela sa promesse de porter à nouveau cette tenue qui faisait sa fierté un jour.


    Quand elle eut rangé son précieux trésor, Mari se plaça au centre de la pièce et commença par se masser avec délicatesse ses chevilles. Elle se releva et pratiqua quelques échauffements puis réalisa quelques exercices de pointes. La jeune fille se concentra à son heure toute la matinée jusqu'au moment où sa mère vint la chercher peu avant le déjeuner.


    - Mari, ma chérie, va passer ton manteau. Nous mangerons en ville, toi et moi, avant de nous rendre à la vente de charité.


    Là dessus, la jeune et superbe femme blonde qui était apparue sur le seuil de la porte disparut. La jeune fille soupira. Elle n'avait guère d'entrain de partir avec sa mère. Depuis son accident, leurs relations s'étaient dégradées. Mari lui en voulait terriblement d'avoir refusé son opération.


    Quelques instants plus tard, elle rejoignit sa mère dans le hall vêtue d'un simple trent noir. Comme toujours, sa mère s'était décidée de porter une de ses nombreuses tenues excentriques. Aujourd'hui, elle avait mis une longue robe rouge à crinoline décorée de multiples petits volants et de nœuds puis avait enfilé un boléro noir par dessus, mis une veste de tailleur beige et avait choisi une paire de chaussures rouges très brillantes avec des talons mesurant au minimum cinq centimètres.


    La mère et la fille quittèrent leur demeure et allèrent déjeuner dans un restaurant de haut luxe de Ginza, à quelques mètres non loin de leur majestueux manoir. L'adolescente se régala d'un repas composé de fruits de mer, d'un poulet accompagné de légumes, d'un morceau de fromage et d'une part de tarte aux fruits confits.


    En sortant du restaurant, elles prirent un taxi, préalablement appelé par la mère de Mari lorsque toutes deux attendaient le désert, qui patientait en face de la porte d'entrée. Le chauffeur descendit pour ouvrir la portière à ses passagères qui prirent place sur la banquette arrière. La voiture circula dans les embouteillages routiers de la capitale nippone et les mena dans l'arrondissement de Bunkyo devant un immeuble où devait se dérouler la vente de charité.


    Après avoir réglé la course, elles s'apprêtèrent à entrer lorsque Madame Murakami aperçut une longue limousine se garer. Elle sourit et décida d'attendre. Quelques instants plus tard, une femme aux longs cheveux bruns coiffés en un long chignon en descendit. Mari la regarda en silence. Sa tenue était moins extravagante que celle de sa mère. Celle-ci portait une robe noire d'allure très sage lui tombant sur les pieds et empêchait de les distinguer.

    Plusieurs colliers de perles ornait son cou. Un jeune homme de l'âge de Mari la suivait. La jeune fille sourit en l'apercevant.


    - Ma chère Louise, comment allez-vous ? demanda la nouvelle arrivante.


    - Mais je vais très bien, Thérèse, répondit la mère de Mari. Je suis tellement impatiente d'assister à cette vente de charité !


    - Maman, excuse-moi, intervint Mari.


    - Qu'est qu'il y a ma chérie ? fit celle-ci d'un ton reproche. Je n'apprécie pas beaucoup que tu m'interrompes au milieu d'une conversation importante.


    En se retenant de lever un sourcil, Mari évita de dire ce qu'elle pensait de cette conversation d'une si grande importance.


    - Je voulais te demander la permission d'aller me promener avec Raphael. Il y a longtemps que nous ne sommes pas vus tous les deux. Nous avons certainement beaucoup de choses à raconter.


    - C'est vrai, confirma, l'adolescent brun aux lunettes carrées.


    Inquiète, la mère de Raphael se tourna vers son fils.


    - Tu es sur que cela ira, mon Fafa ? Tu n'as pas l'habitude de marcher seul dans les rues.


    - Je vais au lycée à pied, maman, rappela Raphael en luttant dur pour ne pas lever ses sourcils.


    - Oui, mais je te suis avec la voiture, insista sa mère. Tu sais que maman reste derrière toi alors cela te donne confiance.


    - Je me débrouillerait à merveille, maman.


    - Allons, Thérèse, il faut savoir lâcher un peu ses enfants, vous savez, la rassura la mère de Mari.


    Profitant de cette diversion, les deux adolescents se dépêchèrent de filer et d'échapper ainsi à leurs mères. Ils coururent comme des dératés jusqu'au bout de l'avenue. En s'arrêtant, essoufflés, les jeunes gens s'assirent sur un muret pour récupérer.


    - Enfin la liberté ! soupira de soulagement Raphael en défaisant sa cravate.


    - Ta mère t'a forcé à venir toi aussi ?


    - Oui. Elle m'a dit que ce serait bien pour mon développement sociologique d'assister à la vente.
    - Tu avais d'autres projets ?


    - Je comptais m'entrainer.


    - Tu ne t'intéresses vraiment qu'au tennis, soupira Mari.


    - Le tennis est la seule chose qu'il me reste, murmura Raphael. Et puis je dois préparer mon avenir.


    Mari resta silencieuse à la suite de cette réponse. Elle regarda le trottoir sous ses pieds. Leurs chemins respectifs se ressemblaient tellement. Comme elle-même, il avait déjà décidé de quitter sa maison une fois l'âge de la majorité atteint. Cependant, contrairement à son amie qui possédait un compte bloqué depuis sa naissance jusqu'à la fin de sa minorité, son compagnon ne possédait rien. Pour y remédier, Raphael visait à devenir un grand champion de tennis et à gagner sa vie dans le circuit professionnel.


    - Les cours se passent bien pour toi à l'école ?


    - Je ne m'en sors toujours pas avec le japonais. Je galère complètement avec les kanjis.


    - Les profs te le reprochent ?


    - Plutôt. Ils disent qu'après un an et demi, je devrais mieux me débrouiller.


    La jeune fille compatissait pour son malheureux ami. Celui-ci ne cessait de changer sans cesse d'établissements scolaires. Il avait raconté quelques uns de ses séjours à l'étranger. Cela l'avait étonné d'apprendre qu'il parlait couramment l'espagnol, le portugais, l'arabe et l'hébreu. Sans parler de l'anglais bien sur ! Le jeune homme lui avait expliqué en souriant qu'il était naturel de retenir mieux une langue lorsque l'on se retrouvait totalement immergé dans un pays qui la parlait.


    - Et toi, ça va avec ta mère ?


    - On ne se parle presque pas, répondit Mari. A part les domestiques, je ne vois jamais personne chez moi. Les seules fois où je vois mes parents c'est pour les réceptions.


    La jeune fille n'avait pas envie de parler de sa condition familiale. Cela l'avait toujours fait beaucoup souffrir. Ses parents la délaissaient toujours en délectant leurs obligations à leur escadron de domestiques. Son père, le président de la société la plus importante et célèbre d'informatique au Japon, travaillait beaucoup. Elle ne le voyait presque jamais. Il partait très tôt le matin et rentrait très tard le soir. Quant à sa mère, celle-ci vaguait à toutes sortes d'occupations mondaines.


    Raphael et elle partageaient cette même histoire douloureuse. Ils s'étaient rencontrés un an et demi plus tôt, peu après l'arrivée du nouvel ambassadeur de France au Japon. Leurs mères respectives étant toutes deux françaises, elles se voyaient fréquemment pour parler de leur pays natal. Au début, Raphael ne s'était pas montré très amical. Il était même repoussant. Cependant elle avait appris à gagner sa confiance peu à peu. D'abord, en l'aidant à apprendre le japonais. Progressivement, ils en étaient venus à se confier l'un à l'autre.


    A chaque fois qu'elle y pensait, Mari se sentait très fière et importante. Depuis la mort de sa grand-mère, Raphael ne s'était plus jamais confié à quelqu'un. Sauf à elle.


    Né seize années plus tôt, en France, ses parents s'étaient trouvés embarrassés par l'arrivée du bébé. Le père, étant un haut diplomate qui voyageait de par le monde, suivi de son épouse, ne pouvait pas l'emmener. Il fut donc remis aux parents de la jeune mère.


    Raphael lui avait décrit avec de très nombreux détails une minuscule ville campagnarde sur les bords de la Saône dans lequel il avait grandi pendant sept ans. Il lui avait parlé de sa grand-mère si gentille et attentionnée qui s'occupait de lui à chaque instant. Jusqu'à l'entrée en maternelle, le garçon n'avait jamais su ce qu'était une maman, un papa ou des parents. Les siens ne lui donnaient jamais un signe de leur existence. Seule sa grand-mère existait dans son tout petit monde.

    En découvrant l'existence de sa mère, il l'avait ignoré. Sa grand-mère avait essayé de lui en parler à plusieurs reprises mais son petit-fils faisait la sourde oreille.
    Le drame était arrivé l'année de ses sept ans. Le petit Raphael avait découvert le corps de sa grand-mère sans vie en rentrant le soir de l'école. D'après ce qu'il lui avait dit, elle aurait fait un malaise cardiaque. Mari devinait, au son de sa voix quand il parlait, que son ami culpabilisait encore pour sa mort.


    Depuis ce jour, Raphael vivait avec ses parents et les accompagnaient dans leurs déplacements. Il les détestait. Celui-ci ne leur pardonnait pas de l'avoir abandonné à sa naissance et de n'avoir jamais pris de ses nouvelles. Son père, naturellement absent, n'entretenait aucune relation avec son fils. Par contre, sa mère compensait cela au grand malheur de Raphael en l'infantilisant toujours. Elle le réveillait chaque matin en lui annonçant le programme de sa journée, lui parlait constamment à travers la porte de la salle de bains pour savoir s'il était toujours en vie et ne s'était pas noyé dans la baignoire ou électrocuté avec le sèche-cheveu, l'envoyait à l'école du pays où ils résidaient actuellement pour lui permettre d'avoir une vie sociale épanouie mais lui interdisait de faire ses devoirs, lui payait une perceptrice pour lui inculquer une instruction comme elle le serait en France mais aussi une étudiante pour faire les devoirs donnés par ses professeurs.


    Une mère aussi envahissante … Pour Mari, c'était un véritable cauchemar. Elle comprenait parfaitement l'envie de son ami de quitter sa famille le jour de ses dix-huit ans.

    - J'ai froid, dit Mari en mimant un frisson.


    La jeune fille n'avait pas réellement froid. Elle faisait semblant pour aborder un nouveau sujet de conversation pour ne pas blesser davantage son compagnon.


    - Eh bien, bougeons, résolut Raphael en se levant.


    - Où veux-tu aller ? demanda t-elle en l'imitant. Tu as une idée ce que tu veux faire ?


    - Nous pourrions y aller au cinéma. Il y fait chaud et nous passerions un bon moment.


    La jeune fille accepta. Les deux adolescents marchèrent dans les rues jusqu'à un cinéma multiplex. C'était Mari qui dirigeait son ami. Née dans cette ville, elle en connaissait le moindre endroit. Ils prirent deux places pour un film comique. Raphael les aimait beaucoup. Il n'avait pas la possibilité de rire tous les jours.


    Après deux heures à avoir beaucoup ri, les deux jeunes gens quittèrent le cinéma. Ils se retrouvèrent à la sortie sur le trottoir à l'écart du monde entrant et sortant de ce lieu de distraction.


    - On devrait peut-être revenir à la vente, suggéra Raphael inquiet. Il commence à être tard.


    - Il est seulement quatre heures et demie, réfuta Mari. Tu sais très bien comment ça se passe là-bas.
    Avec amusement, la jeune fille fit la révérence et prit la main de Raphael.


    - Ma chère madame, comment allez-vous ? Mon cher monsieur, vos affaires vont bien ? Et vous, madame, votre petit dernier ne vous tourmente pas trop ? Monsieur …


    Les imitations de la jeune fille qui rappelaient les attitudes bourgeoises et aristocrates que fréquentaient leurs familles déclencha un fou rire à Raphael. Elle n'arriva pas à poursuivre son jeu bien longtemps et se mit à rire comme une folle, les mains sur son ventre, pliée en deux.


    - Tu as raison, dit finalement Raphael en riant encore un peu. Ca va probablement finir après le coucher du soleil !


    Il n'obtint pas de réponse de sa compagne. Celle-ci riait encore très bruyamment et avait du mal à reprendre sa respiration. Lorsqu'elle se fut calmée, il se répéta.


    - Alors on fait quoi ?


    - Allons boire déjà un chocolat chaud.


    Très gourmande, l'adolescente se rallia spontanément à cette invitation. Ils se rendirent à un petit bistrot à deux rues du cinéma, s'attablèrent à une table dans le fond de la salle et commandèrent chacun une tasse de chocolat chaud et deux croissants. Les adolescents les mangèrent avec bon appétit, les trempant dans le succulent liquide puis jouèrent avec le flipper installé à l'entrée, près du comptoir. Le jeune homme ridiculisa une fois de plus son amie. Celle-ci prétexta ne pas être en grande forme aujourd'hui. Malgré le fait qu'ils s'amusèrent beaucoup, tous deux se décidèrent à partir quand ils aperçurent un vieil ivrogne passer le seuil du bistrot. Aucun d'eux ne désira n'avoir d'ennuis avec.


    - Si on allait se promener au parc ? proposa Mari.


    - Mais ceux sont les amoureux qui vont se promener dans un parc, protesta Raphael peu emballé.


    - On peut très bien aller dans un parc entre amis, soupira Mari. Allez, viens !


    Malheureusement pour l'adolescent, elle s'était déjà élancée. Il se résigna donc à la suivre.
    L'endroit dont Mari parlait n'était pas un parc. Elle avait repris ce terme générique pour faciliter la compréhension de son ami étranger. En vérité, il s'agissait d'un de ces magnifiques jardins de promenade typiquement japonais. Celui-ci se nommait Koishikawa Kouraku-en. Sa construction remontait à l'époque, en l'an de grâce 1629, date à laquelle régnait l'empereur Tokugawa. A l'origine, beaucoup plus étendue, sa taille s'était réduite progressivement dû au développement de l'urbanisme de la capitale nippone.


    Le cadre offert était magnifique à tous points de vue. En son centre était creusé un vaste lac aux eaux calmes et paisibles. Dessus, une ile se dressait fièrement. Celle ci se divisait en deux. La première partie était boisée et l'autre un ensemble de pierre fréquenté par des canards.


    En l'observant par le côté Sud, il devenait possible de d'apercevoir dans le reflet de l'eau la partie boisée. Toujours par cette même direction, une petite rivière, la Tatsuta, alimentait le lac.


    Autour de ce lac, de petites collines étaient aménagées sur lesquels on se promenait sur des allées. De nombreux arbres et fleurs égayaient normalement ce lieu majestueux, tels que des cerisiers, des ume, une sorte d'abricotier, des momiji et des glycines. Cependant en cette saison automnale, il ne restait aucune trace de leurs belles couleurs.


    Plus à l'écart se trouvait un lac plus petit. Divisé également en deux par une digue de bois, il se couvrait d'innombrables lotus blancs. Au Nord coulait une chute d'eau. Non loin était érigé un superbe pont de pierres qui se révélait être l'unique élément originel du lieu depuis sa création. Son arche était en tout point remarquable. Formée en un demi-cercle, avec la réflexion de l'eau, on obtenait un parfait cercle rappelant la pleine lune.


    Parmi d'autres éléments impressionnants, on pouvait aussi citer un petit pont de bois de couleur vermilion enjambant une gorge, bordés par des momiji.


    Pleine de vie, Mari marchait gaiement sur les allées, montrait à son compagnon les choses devant lesquels ils passaient et lui en expliquait l'origine et l'utilité. Raphael, les mains dans les poches de son pantalon, écoutait par politesse mais aurait été bien incapable de répéter si on lui avait demandé tant il n'était pas intéressé.


    A un moment donné, ils s'arrêtèrent sur le pont de pierres. Le jeune français s'assit sur la rambarde tandis que la métisse contemplait la vue de l'autre côté.


    - N'est-ce pas magnifique, Raphael ?


    - Tout à fait.


    Le jeune homme se garda bien de répondre que les seuls vrais paysages qu'il appréciait étaient soit un court de tennis soit un gymnase.


    - Il y a des gens qui se baladent sur l'allée là-bas ! s'écria t-elle joyeusement.


    - Eh bien, les gens viennent ici pour se promener. Il n'y a pas à t'étonner.


    - Je disais ça histoire de parler, répliqua Mari qui n'aimait pas se faire reprendre.


    Alors que la jeune fille continua à admirer la beauté du sublime paysage devant elle, les promeneurs qu'elle venait de voir se rapprochèrent peu à peu. Il s'agissait d'un très jeune couple. Ils avaient approximativement le même âge que Raphael et Mari. Ceux-ci s'approchèrent de plus en plus du pont. Ils finirent par monter dessus.


    Lorsque les deux nouveaux venus passèrent près d'eux, Mari se figea totalement et éprouva en même temps une forte colère l'enflammer de tout son être. La jeune fille serra les poings pour la réprimer. Autrement, elle se jetterait sur ce sale traitre et le giflerait ! Au minimum …


    - Mari, ça va ? demanda Raphael.


    Il venait de remarquer le trouble de son amie et s'en inquiéta. Celle-ci ne répondit pas. Elle ne perdit pas par contre le couple de vue qui se trouvait déjà de l'autre côté du pont.
    - Mari ? Mari ! Est-ce que ça va ?


    - J'ai un truc à faire !


    Sans prendre le temps de donner des explications à son compagnon, l'adolescente partit sur les traces du couple qui venait de passer devant eux. Raphael passa la main dans ses cheveux et se gratta la tête. Il se demanda sérieusement ce qui lui arrivait et se résolut à la suivre.


    Le couple d'amoureux poursuivit sa promenade quelques mètres sur l'allée puis en sortit. Il s'aventura au milieu des cerisiers. Le jeune homme finit par aider sa compagne à s'asseoir puis s'adossa contre un arbre et posa le corps de la jeune fille contre son torse. Les suivant toujours, Mari se cacha derrière le tronc d'un cerisier, rejointe par Raphael. La métisse lui intima à voix basse de s'accroupir pour ne pas se faire repérer en raison de sa haute taille.


    - Keigo-san, je suis contente que tu es trouvé du temps pour moi, murmura la jeune fille.


    - J'ai beaucoup à faire avec mes études, rapporter de l'argent à la maison, aider ma mère dans ses soins et gérer les problèmes domestique, avoua le dénommé Keigo, mais j'ai besoin de te voir. J'ai besoin de me ressourcer et d'oublier mes problèmes l'espace d'un instant.


    - Je suis ravie de t'être utile à ce point.


    - Tu n'es pas juste utile. Tu es infiniment précieuse à mes yeux, déclara Keigo.


    Le teint de sa compagne dans ses bras rougit légèrement. Non loin de là, une autre jeune fille devenait aussi très rouge mais de colère.


    - Je vais le tuer ! fulmina Mari en luttant dur pour ne pas parler trop fort.


    - Qui ça ?


    Depuis qu'il ne cessait de réclamer des explications et n'obtenait toujours pas de réponse, Raphael n'espérait plus en avoir. Il posait maintenant ses questions pour la forme.


    - Cet enfoiré qui est devant moi !


    - Dis Keigo-san, tes études se passent bien ? Tu vas réussir l'entrée à l'université ?


    - Je ne sais pas. Cependant je vais établir le meilleur dossier scolaire avec les meilleurs résultats dans toutes les matières. Ainsi si j'échoue aux examens d'entrée à l'université, je vais m'inscrire à la meilleure école de prépa et je réussirait ensuite.


    - Je l'espère pour toi. Tu travailles si dur, Keigo-san, et endure tant.


    Dissimulée derrière son tronc d'arbre, Mari paraissait prête à exploser. Son sang devait bouillonner à plein régime. Raphael le voyait monter à ses tempes et ses yeux s'étaient incroyablement durcis. Il ne connaissait pas l'identité de ce garçon mais présumait que celui-ci devait avoir fait une chose terrible pour obtenir une telle réaction de son amie.


    Après un long moment de confidences et de légères caresses, les deux amoureux se relevèrent. Keigo aida sa compagne à marcher pour revenir vers le sentier. Derrière, leurs suiveurs ne les perdirent pas de vue. Ils sortirent du jardin d'un pas léger et non pressé. Le couple remonta la rue, tourna à droite. Passa à nouveau devant le cinéma et s'arrêta devant un immeuble. Keigo demanda quelque chose à sa compagne dans un murmure. Celle-ci lui répondit sur le même ton. Ils entrèrent ensuite dans le bâtiment devant lequel tous deux s'étaient immobilisés.


    - Je vais le tuer ! cria Mari de toute sa puissance vocale.


    Raphael ne dit rien. Il la laissa se calmer en la regardant crier en pleine rue et taper du pied et du poing contre un mur. Toutefois, le jeune homme s'en écarta de quelques mètres et s'adossa avec nonchalance. Il ne voulait pas être vu en compagnie d'une jeune sauvage.
    Après plusieurs longues minutes, la jeune fille se calma et fut à bout de souffle. Il revint alors dans sa direction.


    - Tu es calmée ?


    - Ne me fais pas de leçon de morale … C'est pas le moment …


    Suite à la crise de nerfs et de la colère, le sentiment de déprime s'installait maintenant à l'intérieur de la jeune fille.


    - Alors ? Qui c'était ce type ?


    - C'est le copain de ma meilleure amie ! assena furieusement Mari.


    - Tu veux dire Matsuda ? La fille du secrétariat, c'est ça ?


    - Ce type s'appelle Noguchi Keigo … Yoko-chan sort avec depuis fin Septembre …


    - Et il a déjà une copine, fit Raphael. Je comprends maintenant.


    - Et tu as vu où ils sont entrés ?


    Levant la tête, il scruta l'immeuble où le couple venait d'entrer. Pas très haut par rapport aux autres donnant l'impression de toucher le ciel à côté, mais ne voyait pas ce qui choquait sa compagne. Il remarquait aussi une pancarte sur le haut de la porte mais ne sut pas la lire. L'inscription était écrite avec des kataganas et le jeune français n'arrivait pas les lire sans le tableau de ces syllabaires sous ses yeux.


    - Ils sont rentrés à leur maison, non ?


    - C'est un Love Hôtel, Raphael !


    - Qu'est-ce que c'est ?


    En se souvenant que son ami ne connaissait absolument rien des coutumes et de la vie au Japon, l'adolescente se radoucit.


    - Vois-tu, Raphael, au Japon, pour faire l'amour, les couples adultères et adolescents, comme ils n'ont pas de chez eux, se rendent à l'hôtel pour faire l'amour.


    - Et il y a des hôtel spéciaux pour ça ? s'exclama Raphael sidéré.


    - Oh oui ! Il y a même beaucoup ! C'est un vrai commerce le sexe au Japon !


    - OK … On change de sujet, réclama Raphael assez mal à l'aise. Que vas-tu faire ?


    - Je vais tout raconter à Yoko-chan évidemment !


    - Ca va lui faire beaucoup de peine, songea Raphael.


    - Peut-être. Mais je ne cache rien à ma meilleure amie ! Jamais !


    En coupant court à la discussion, la jeune fille se saisit de son téléphone cellulaire de la poche de son manteau et composa un court message à l'intention de sa meilleure amie pour la convier à venir chez elle pour la soirée.


    Par la suite, les deux adolescents optèrent pour retourner à la vente de charité et rejoindre leurs mères. Il commençait à être tard.

     

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